SECRETS DE FAMILLE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

« Famille, je vous aime ! » Jadis foyer où les parents décidaient de tout, le noyau familial subit un renversement de l’ordre social. Assistons-nous à la lancinante mort d’une vénérable institution qui cède ainsi la place à un regroupement privé de personnes mues par des intérêts ? Que se passe-t-il dans les maisons, dans les concessions ? Les jeunes prennent-ils le pouvoir en dictant leur loi ? L’autorité parentale cesse-t-elle de s’exercer sous la pression des enfants qui bousculent les hiérarchies ? Fractures. Béances. Errances. L’océan atlantique et l’Afrique entretiennent une longue histoire d’engloutissement. Que de richesses enfouies !

Les embarquements d’enfants pour des aventures meurtrières se multiplient à vue d’œil. D’autres gamins, privés d’aires de jeux dédiées, se faufilent dans des espaces où rôde en permanence le danger. A Mbour hier, à Khar-Yala (çà ne s’invente pas !) avant hier, la disparition tragique de gamins a ému les quartiers et le pays tout entier. Mais au-delà de l’émotion, vite retombée d’ailleurs, l’effet répétitif de ces macabres phénomènes sature les esprits (ou les cœurs) et engendre une insoutenable indifférence.

Les voyages sans retour se multiplient malgré le renforcement de la surveillance des côtes. Des adolescents insouciants déambulent toujours près des poteaux qui ont ôté la vie à deux des leurs dans cette commune où la précarité se conjugue au quotidien. Pendant ce temps que font les parents ? Rien. Du moins en apparence. Mais derrière les rideaux se joue une autre scène de vie où les adultes arrondissent les angles, pèsent et soupèsent les enveloppes et tentent d’enrober les drames familiaux dans des discours de circonstance, donc convenus. Le deuil s’observe bien évidemment mais il est édulcoré en dépit de l’habillage social.

Très vite, on passe à autre chose, dans l’attente d’une autre tragédie qui ne manquerait pas d’inspirer les professionnels des oraisons funèbres. Ils pullulent. En revanche, les garçons et des files (oui, des filles, de plus en plus) partis à l’aventure par la mer à bord d’embarcation de fortune, tiennent en haleine des familles entières, des communautés, et tout un pays… ! Obsédés par le succès, la gloire (éphémère) et les ennuis pécuniaires, les candidats aux voyages maritimes nourrissent, en partant, l’espoir de rompre la chaîne de transmission de la pauvreté dans leurs familles respectives. Ils se considèrent, à tort, comme des « créatures embarrassantes ». D’où leur forte propension à répondre à l’appel du large.

Convaincus que leur ancrage social s’effrite, rester dans le désœuvrement envahis de besoins non satisfaits constitue pour eux un « facteur aggravant de la précarité » qu’ils endurent. Socialement, disent-ils en chœur, leur statut se dégrade. Arguments imparables, indique-t-on dans certains cercles qui n’hésitent pas à indexer facilement des responsabilités. Or rien n’est plus faux que cette justification du reste battue en brèche par le récent message du porte-parole du Khalife Général des Mourides.

Sérigne Bass Abdou Khadre a flétri ces comportements risqués en soulignant à traits renforcés que le Guide de la confrérie ne les approuve ni ne les cautionne. Il ajoute, comme pour désarçonner si ce n’est pour désamorcer, que ce type de voyage est synonyme de suicide « frappé de proscription en Islam qui attache beaucoup d’importance à la vie. » En une semaine, quelque 480 personnes, dont des enfants, sont décédées en haute mer. Ces morts à répétition sondent la faiblesse d’âme des vivants. Certes la misère est révoltante. Mais il est possible, par l’action, de la conjurer sans exposer sa vie. Alors que celle-là a plutôt besoin de défis à relever par la foi, l’engagement, la volonté, l’estime de soi et la lucidité. Privé des ressorts de la famille, elle-même de plus en plus désincarnée, l’individu cherche ailleurs des réponses à ses angoisses, à ses interrogations. Il interpelle une société qui se replie faute d’offres ou de projets. Le silence, insondable, demeure lui aussi une réponse. Or les familles sont des anneaux d’une chaîne qu’est la société. Celle-ci établit les convenances et combine les projections des individus qui la composent.

La crise qui affecte les familles rejaillit sur la société. Elle finit par se fragiliser du fait de l’émiettement des familles qui se détournent du dénominateur commun pour privilégier les « aventures solitaires ». Ici ou là persistent encore des liens familiaux. Les membres sollicités, se cotisent : des bijoux, des titres fonciers, des emprunts ou la maigre épargne, rien n’est de trop pour assurer le voyage qui se prépare mezza voce. Mesurons néanmoins l’ampleur des changements pour apprécier sereinement les transformations en cours. L’inversion des valeurs n’est pas étrangère aux perturbations actuelles : l’argent-roi est érigé en valeur cardinale. Qui en détient –peu importe l’origine, licite ou prohibée- s’octroie une légitimité sociale souvent usurpée. L’exhibition donne de l’éclat à cette comédie de boulevard qu’affectionnent certaines couches sociales sénégalaises. L’ardent désir de paraître prolonge l’envie démesurée d’en avoir toujours plus.

Cette « médiocrité repoussante » trahit un dessein : le salut est ailleurs et non chez soi qui devient « l’enfer ». Le sujet n’est plus tabou. Une omerta l’entoure cependant pour une gestion discrète des « secrets de famille. » Que faut-il faire pour unifier les foyers désemparés ? En observant l’enchainement des situations, au demeurant complexes et désespérantes, les solutions paraissent hors de portée. Certains n’hésitent pas à considérer la famille comme le « berceau des névroses » qu’il faut déconstruire en renversant l’ordre ancien pour permettre l’éclosion des libertés.

Tout un programme d’un agenda caché qui projette sur l’Occident le mirage de l’eldorado. Les jeunes se jettent à la mer. Ils meurent par milliers. Plus que le corona dont le reflux est constaté alors que l’Europe se barricade à nouveau du fait d’un second confinement plus que pernicieux.

Le seul tableau de la crise sanitaire aurait pu sonner comme une alerte et inciter les jeunes à démythifier leurs destinations de rêve. Il s’y ajoute la fausse bonne raison du déclin démographique de l’Europe pour expliquer (ou justifier) l’exode massif des Africains qui dépeuplent ainsi le continent noir. Ne laissent-ils pas derrière eux des parents démunis sans protection sociale ?

Le drame migratoire concerne toute l’Afrique. Prévenir et les dissuader de partir exige des approches concertées qui privilégient une cohésion politique à l’échelle continentale. Sinon, l’Atlantique n’a pas fini de conserver des reliques dignes, un jour, d’un Musée de la mer des Lamentations.

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