SIGNES NOIRS

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

En Afrique, règne un malaise : marasme économique, paralysie politique et instabilité sociale. Ce climat est-il de nature à affaiblir la démocratie, vantée partout sur le continent ? D’un pays à un autre s’organisent à divers échelons et de façon répétitive des consultations tant locales que nationales, législatives ou présidentielles qui ne se traduisent pas, hélas, par des progrès tangibles. L’enchaînement de logiques asymétriques s’observe. Le pouvoir et les hommes, les mandats et leur durée, les alliances, les défiances et les mésalliances rythment la vie au point d’éclipser toutes les activités.

S’il faut de la vertu à la démocratie, la vigilance s’impose aux citoyens à qui revient le choix des dirigeants fondé sur des critères de vaillance. Par ce biais, ces citoyens, devenus des électeurs permanents, participent à ce qu’il convient d’appeler des dynamiques de l’histoire. Or on assiste ici ou là à des abus de pouvoir, à des manipulations, à des mensonges déguisés en vérités. A l’issue d’élections controversées, les présidents ivoirien et guinéen s’installent à nouveau au pouvoir aux termes de cérémonies d’investiture auxquelles assiste la classe dirigeante africaine.

Entre agapes, apartés, entretiens, échanges et ballet de limousines, les élus discutent, se livrent, partagent des vues, s’accordent, se projettent et affichent devant les caméras une certaine unanimité et une insouciance certaine. Certes ils collectionnent les privilèges mais il devraient au moins se rendre à la réalité quotidienne, chiffrée et vécue des Africains, qui n’a qu’un lointain rapport avec le clinquant, les paillettes et les dorures des palais présidentiels. Les indices de consommation peuvent bien traduire un progrès du bien-être matériel mais le travers qui en découle est l’aggravation des inégalités sociales provenant des richesses inégalement réparties.

Ces faits, et d’autres moins visibles à l’œil nu, mettent en danger la démocratie. Si plusieurs forces s’expriment pour donner corps au pluralisme des interprétations, le manque d’habileté fragilise le système démocratique déjà truffé de médiocres qui se pavanent ostensiblement. L’effet moutonnier vicie l’atmosphère du jeu démocratique dépossédé de ses règles pour ne laisser prospérer qu’une vision simpliste. Le moins mauvais des systèmes semble incompris. Il est même l’objet de rejet par des électorats qui désertent de plus en plus la scène faute d’enthousiasme et de surcroît, lassés par l’interminable récréation que sécrètent les nombreux scrutins.

La démocratie existe depuis l’Antiquité. Elle s’est étendue au monde entier parce qu’elle est porteuse d’espoir. Son caractère universalisant a séduit les peuples, dépositaires du pouvoir et qui l’accordent à qui mérite leur confiance. Ces mêmes peuples peuvent retirer la confiance en cas de manquement (défaillance, incompétence, entre autres). D’une manière prosaïque, la démocratie signifie le pouvoir du peuple. Mais ce dernier l’exerce-t-il réellement ? Il est permis d’en douter au regard des pratiques qui ont cours.

Au début de la décennie 90, le contexte de guerre froide évolue vers plus de libertés. L’Afrique d’alors était peuplée de régimes anticommunistes soutenus par les Occidentaux très peu regardant sur les droits de l’homme et la démocratie. Mais au sommet de la Baule en juin de la même année, s’opère un renversement de perspective : la France, porte-voix de l’Ouest, lie désormais l’aide publique à la démocratisation desdits régimes invités à passer au multipartisme. Trente Sept chefs d’Etat africains écoutent le président français François Mitterrand livrer à cette 16 ème Conférence Afrique-France, un discours inhabituel sur les rapports futurs dictés par des considérations géostratégiques. Certains sont irrités par la tonalité du propos. D’autres s’agacent des menaces à peine voilées. D’autres encore font la moue boudeuse, à l’image de Moussa Traoré, alors Président du Mali.

Un seul chef d’Etat, le Gabonais Oumar Bongo, mis dans la confidence par ses réseaux parisiens, décode le discours de Mitterrand. A la fin de la séance solennelle, il s’autorise une petite entrevue avec des pairs pour dresser des consignes de survie. Le mot clé est prononcé : s’adapter. En clair, il invite le petit cercle à se vêtir d’habits neufs de démocrates en s’aménageant des concessions légères. La parade est trouvée. Un président sortant qui organise des élections ne les perd pas. L’illusion démocratique s’empare des esprits et le « président fondateur » règne en maître absolu avec des opposants qu’il s’est choisis moyennant un « deal politique » qui sauve les apparences.

Par crainte d’être privés du soutien des puissances du Nord, les dirigeants africains s’alignent, « sans conviction », murmurent des spécialistes de l’Afrique. Depuis, « l’effet La Baule » continue de faire son effet en Afrique où prévaut une vie démocratique à géométrie variable. Ici ou là les principes généraux du régime démocratique sont biaisés. Les alternances politiques deviennent une fiction puisque les présidences à durée indéterminées sont encouragées dès lors que les « peuples y adhèrent », entend-on de plus en plus.

A côté, le troisième mandat ne relève que de l’anecdote. Le peuple souverain ? Une chimère. L’égalité de parole et de droit ? Un idéal. La liberté ? Une espérance. Ce recul compromet les acquis démocratiques et assombrit l’horizon de tout un continent dans sa réalité profonde. L’affaiblissement de la démocratie hypothèque l’avenir des nations. Quel héraut pour sauver la démocratie, très mal en point ? Partout. Elle bégaie aux Etats-Unis où malgré la transparence, la dernière élection présidentielle a fait l’objet de contestations surprenantes. D’ordinaire la contestation des résultats venait de l’opposition et non du pouvoir. Cette mauvaise image projetée à l’échelle mondiale écorne le prestige de la démocratie en Amérique dont l’exemplarité du modèle de représentation fascinait bien des peuples.

Il a fallu du temps et de la réflexion pour construire la démocratie à travers les siècles. A l’épreuve du temps et des situations, elle a résisté aux imprécations. Mieux, des régions entières du monde ont goûté aux délices du progrès humain grâce à elle. Des hommes et des femmes, séduits par son projet libérateur, s’en sont saisis pour barrer la route à la tyrannie d’un seul homme susceptible de disposer de pouvoirs exorbitants. Ainsi sont nés les contrepouvoirs : les médias, les sociétés civiles, les experts, les intellectuels, leaders d’opinion, aujourd’hui les réseaux sociaux normés, les influenceurs et les opinions publiques nationales et internationales.

Ce laborieux effort de construction se heurte de nos jours à l’irruption sur la scène politique d’acteurs dépourvus de responsabilités et de sens tragique de l’histoire. En quittant l’échiquier par dépit ou par dégoût, l’homme politique doté de savoir-faire cède la place à l’aventurier sans foi ni loi. Pour gouverner les hommes et les situations, il faut un « prince prévoyant sur qui reposent le destin d’un peuple et la nécessité d’Etat », indique Machiavel. L’autre nom de ce prince est… l’homme vaillant.

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