SIMULTANÉITÉ DES CHOCS

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Dakar, ville assoupie ? Pas vraiment. Mais tout tourne au ralenti. Le ciel s’éclaircit quand retombe la poussière suspendue sur nos têtes. Ce même ciel voit une palanquée d’oiseaux le repeupler. Ils piaillent, gazouillent et certains, plus familiers, réclament des becquées. Ces temps de confinement poussent à la retenue, à la sagesse et à une fine observation de cette nature qui a tant subi nos outrances. Ce répit la revigore et avec elle la ville retrouve une certaine verdeur. Le coronavirus frappe toujours. Autant le dire et le répéter à l’envi.

Néanmoins, il ralentit sa virulence. Un peu d’espérance dans cette grisaille. Jour après jour, les Sénégalais guettent le moindre frémissement et scrutent surtout le pupitre du ministère de la Santé en tentant de déchiffrer les visages qui défilent sur le petit écran. Mais attention, cette crise sanitaire est d’ampleur inédite. Donc « pas de relâchement des efforts », avertissent les spécialistes. Ils recommandent même très fortement le maintien des gestes barrières et la distance sociale requise.

Selon eux, l’infection « continue de se complaire » dans nos organismes. Lesquels luttent mieux contre ce virus s’ils sont bien protégés par des réflexes préventifs. Ce rappel est d’autant plus nécessaire que nous traversons des temps sombres qui doivent inciter chacun de nous à se ressaisir pour adopter des comportements responsables dès lors que la courbe de transmission s’inverse, laissant seuls « prospérer » les cas communautaires.

Maintenant plus besoin d’indexer l’extérieur ou l’étranger ! Le contexte a changé de dimension. Désormais, c’est « nous dans nous », dit trivialement ! Or les risques d’infection sont importants, soutiennent les plus avertis de la pandémie. Les mêmes admettent que la riposte appelle un système robuste de santé sinon, « nous courrons un sérieux risque de calamité publique », comme l’a dit le Président de la République dans une de ses récentes adresses à la nation.

On le voit, l’affaire n’est pas simple à gérer. Puisque des compatriotes trichent encore avec la réalité. Pire, ils taquinent ce « monstre invisible » par des attitudes qui frisent l’inconscience : des « no man’s land » subsistent, des transports en commun se détournent des voies régulières, empruntent des chemins sinueux pour échapper ou tromper la vigilance des forces de défense, des attroupements nocturnes s’organisent, le port du masque est facultatif, les marchés grouillent de monde et l’argent s’échange sans précaution aucune. Et même des matches de football ont lieu !

Sans doute la remontée de ces faits, graves au demeurant, ont incité le Président Macky Sall à ne pas écarter une accentuation du confinement si ces actes d’indiscipline persistent. Il s’agit d’une minorité insensible aux cris d’orfraie. La force publique, investie de la confiance du peuple, fonde sa légitimité pour agir, sur son efficacité opérationnelle à travers les unités déployées et projetées sur les théâtres d’actions. En d’autres termes, ne rien faire pourrit la situation de crise sanitaire que nous vivons. Elle jette une lumière crue sur notre vulnérabilité en même temps qu’elle alimente ou nourrit les peurs, (et pourquoi pas, les pulsions) ici et ailleurs. Dès lors, à quoi doit correspondre cette prise de conscience de notre fragilité collective ? Un respect scrupuleux des consignes dictées par la sévérité de la pandémie. Tout bonnement.

Nous sommes impuissants devant la chute de la production, les pertes d’actifs financiers si chèrement acquis et l’arrêt du travail. Conséquence : les revenus fondent, s’épuisent. Le pouvoir d’achat recule. Ce qui amoindrit la demande pour cause d’insolvabilité. La récession s’installe au bout d’un trimestre. Un second trimestre successif de récession, engendre la crise, économique cette fois. Car, ne l’oublions pas au risque d’entremêler les situations : la pandémie tant redoutée secrète une crise sanitaire sans précédent. D’où les moyens financiers colossaux jamais mobilisés dans la santé. En revanche, les fondamentaux de l’économie restent solides malgré leur mise à l’arrêt pour urgences de santé. Plus ça dure, plus c’est dur.

Cela requiert une mobilisation de toutes les forces sans légèreté coupable. Du mieux qu’il peut, l’Etat apporte des mesures de soutien au secteur productif. Pas que… Les populations aussi reçoivent en ce moment des quotas de vivre, ce qui est de nature à atténuer voire à différer les chocs sociaux et leur spirale de violence. L’entrée en vigueur dès le 23 mars des mesures de restriction des libertés préfigurait déjà un repli de croissance découlant du fléchissement de la production industrielle. C’est en pleine crise qu’il faudra se préparer à sortir de la crise justement.

Le Chef de l’Etat serait bien inspiré d’être dans l’anticipation, à défaut d’initiatives proactives pour éviter une dispersion des efforts. La même prévenance l’ayant permis de contenir les assauts des parents des 13 étudiants confinés à Wuhan doit l’aider à voir venir avec lucidité l’après crise et ses scénarios imprévisibles. Le front social, bouche bée, pourrait-il se réchauffer quand sera vaincu le virus de tous les dangers ? La classe politique fera-t-elle preuve de sursaut pour « frapper ensemble » quitte à marcher « séparément » ? Et la population ? A-t-elle conscience de la force qu’elle représente pour peser dans les choix décisifs ? Si le corps médical a parfaitement joué et joue encore sa partition, au plan économique les meilleurs cerveaux doivent plancher sur les ressorts de la relance en évacuant les réflexes pavloviens des adeptes de la doctrine néolibérale.

La reconversion des mentalités s’opère lentement. Mais il y a des chocs de vie qui peuvent en accélérer le rythme et les foulées. Pas d’optimisme béat. Non plus, pas de pessimisme inhibiteur. Toutefois, par le réalisme et la pédagogie de l’explication, les lignes de conservatisme peuvent bouger. L’effort budgétaire consenti par la puissance publique démontre le souci de préserver la cohésion nationale. Mais cela ne suffit pas. Le sachant, le Président Macky Sall a plaidé l’effacement des dettes des pays pauvres rudement éprouvés par la violence de la pandémie.

D’autres voix, à résonnance planétaire, épousent le même plaidoyer. Notamment, celle du Pape François qui, en écho au président sénégalais, prône « la contagion de l’espérance » pour vaincre le Covid-19 qui a mis à « dure épreuve notre grande famille humaine ». A son tour, le chef de l’Eglise soutient l’annulation des dettes (privées et publiques) pour une « victoire qui transforme le mal en bien : marque exclusive de la puissance de Dieu. »

Une impulsion était attendue de l’Afrique, jugée fragile en cas de massification de la pandémie. Tous ces pronostics, teintés de paternalisme, s’effondrent parce que portés par des outrances verbales qui cachent mal des colères de lâcheté. Arrive Tidiane Thiam. Il est placé à la tête d’une prestigieuse taskforce par l’Union Africaine pour piloter la riposte continentale face à la pandémie. Il a le verbe et la verve. Nul doute qu’il saura parler le langage de la finance mondiale et (surtout) la convaincre de la nécessité d’investir massivement en Afrique, clé des enjeux géostratégiques du futur.

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