TOURBILLON FRANÇAIS

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ÉDITORIAL - PAR MAMADOU NDIAYE

La France souffre. Contre toute attente, l’Australie se rebiffe et déchire sans autre forme de procès un « contrat du siècle » les liant pour la fourniture de sous-marins. Coût de l’opération : 31 milliards d’euros ! Enjeux énormes, on le devine dans cette partie de la planète où se joue presque le destin du monde.

D’âpres négociations, de surcroît discrètes, ont jalonné le parcours de ce rapprochement inédit entre deux pays que tout sépare : la géographie, l’histoire, la politique, l’économie, la culture jusqu’au leadership incarné, de part et d’autre, par des classes dirigeantes que tout oppose, de la doctrine, à la vision, en passant par les approches stratégiques de leurs intérêts respectifs.

En dépit de ces différences, notoires, Paris et Canberra se sont rapprochés en se découvrant des affinités. Au plan superficie, la France reste quatorze fois plus petite que l’Australie, presque un sous-continent dans le sud de l’océan Pacifique, riche en ressources. Les proportions s’inversent sous l’angle démographique. A cela s’ajoute, pour être complet, une autre différence, et elle est de taille : la langue. Progressivement, les deux parties parviennent à converser, à aplanir les difficultés, à surmonter des obstacles réels et à franchir des étapes décisives de compréhension mutuelle censée dénouer les points de fixation.

C’est connu : la France détient une industrie navale de pointe dont elle n’est pas peu fière. Cela lui confère du prestige. Paris s’en sert habilement pour conforter son rang mondial. Par ce biais d’ailleurs, l’Hexagone séduit des classes moyennes montantes dans les pays de l’hémisphère sud qui se dotent de plus en plus de puissance de feu à nul autre pareil. Certains sont mêmes détenteurs de l’arme nucléaire, à l’image de l’Inde, du Pakistan, de l’indomptable Iran et de la redoutable Chine qui rôde dans ces eaux du Pacifique d’intérêt géostratégique.

Tout pays qui rêve de grandeur se projette dans cette région. La France, audacieuse, voulait s’appuyer sur son aura navale (et maritime) pour renforcer sa présence en s’appuyant sur des pays conquis par sa remarquable technologie et sa force de frappe technique. Aux dires des observateurs, elle est allée loin dans les négociations, si loin qu’elle s’était obligée à des concessions ouvrant à une partie de la hiérarchie militaire australienne, l’accès à des secrets de défense, à des opérations complexes, au transfert de technologies et de savoir-faire.

Vue sous cet angle, la volte-face de l’Australie a choqué la France qui y voit un « coup de poignard dans le dos », selon le mot du très mesuré ministre français des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Il ne décolère pas et donne le ton du courroux de Paris qui y voit une manœuvre de « mains invisibles ». Le pluriel a son importance, car, en arrière-plan, Washington et Londres n’apprécient guère que ce juteux contrat se conclue au nez et à la barbe de leurs industriels. Américains et Anglais, très influents en Australie, découvrent sur le tard, ce gigantesque marché et tentent le tout pour le tout pour le compromettre, quitte à le torpiller par des armes « non conventionnelles ».

La France entre dans un tourbillon. L’argument dont s’est servi le gouvernement travailliste pour résilier le contrat paraît spécieux puisqu’il s’aperçoit (à ce stade ?) que le sous-marin est dépourvu de mécanisme d’attaque. Paris récuse l’objection australienne et y décèle plutôt une « tremblante » injonction conjointe de l’Angleterre et des Etats-Unis. D’où le rappel pour consultation des ambassadeurs français à Washington et à Canberra.

La tension monte, c’est le cas de le dire. Le Président américain Joe Biden, minimise l’incident. La puissance a parlé. Macron esquive et laisse ses collaborateurs « monter au front » pour manifester leur irritation par médias interposés.

Qui disait que la France est une « puissance moyenne » ? L’ancien président Valéry Giscard-d’Estaing pointait ainsi du doigt la faiblesse de la France dans une Europe « molle » dans laquelle résonne la cacophonie, disait-il. Toutefois, la mésaventure française en Australie qui s’apparente bien à un camouflet, sonne le glas d’une arrogance vécue ailleurs comme une ingérence inacceptable. Tiens, n’est-ce pas la France qui sermonne Bamako de se tourner vers les Russes pour assurer sa sécurité via une société dénommée improprement Wagner ?

La classe politique malienne s’indigne de cette attitude de la France qui révèle ses imprudences et ses maladresses quand elle formule des avis ne tenant pas compte de la souveraineté des pays en question et de la responsabilité des dirigeants en place. La grandeur, la force et la puissance seraient-elles appréciables à l’aune des rapports de forces ? En s’inclinant à Canberra, la France se console-t-elle du mieux qu’elle peut en Afrique dans sa zone d’influence qui part en lambeaux ? S’honore-t-elle de dicter au Mali des « choix de vie » quand, ailleurs, elle se plie au diktat d’une volonté autrement plus pesante voire pressante ? Ce réflexe, bien français assurément, traduit un état d’esprit d’une époque qui s’épuise.

En Guinée, le projet d’agrandissement et de rénovation du port de Conakry, objet d’un appel d’offres, a été attribué à un consortium qui fut dessaisi de son marché à l’arrivée de Alpha Condé au pouvoir au profit de Bolloré sous la pression de toute la françafrique de Haute et de Basse Navarre. Incompréhensibles divisions d’une France en retrait et dont l’action diplomatique devient illisible à mesure que s’intensifie la compétition sur bien des théâtres dont l’Afrique devient aujourd’hui l’épicentre. Ce qui se joue au Mali avec son prolongement dans la zone des trois frontières obéit à une lecture univoque d’une géostratégie à facettes multiples.

Le jeu des combines façonne des milieux retors où excellent des grimpions de tous acabits sur fond d’une misère exaspérante et d’une funeste expansion rampante. Se met en place, petitement, un projet de jeter toute une aire géographique régionale dans un indescriptible chaos. Sinon comment comprendre et (surtout) admettre des partitions de fait de plusieurs pays africains en proie à des rivalités avilissantes ? Des intentions cachées de pérenniser des déstabilisations en sont la sève nourricière ! Pas de doute.

De la Libye au Tchad, de la Centrafrique à la RDC, dans les Grands Lacs, au Burkina, au Niger, au Cameroun, les armes tonnent en permanence provoquant des déplacements de populations comme au temps des croisades. Affligeant. Pas un petit doigt ne se lève en Afrique pour les secourir… Le manque de sens politique prévaut en Afrique où tout le monde s’adonne au jeu politicien avec les yeux rivés sur les prochaines élections. L’habileté cède le pas à la ruse qui gouverne ce monde… immonde.

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