UN JUGE POUR LES AFFAIRES POLITIQUES ET NON POUR LES AFFAIRES SOCIALES

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Contribution

De l’évolution du Droit, nous apprîmes que le pouvoir était diffus, ensuite individualisé et enfin institutionnalisé. Apparemment, ce concept ne trouve plus sa valeur au Sénégal car il est redevenu plus diffus voire individualisé, qu’institutionnalisé !

« Le roi est mort, vive le roi » « Les hommes passent, les institutions demeurent »... Quid de ces slogans qui naguère, mettaient en valeur la continuité, la célérité et le pragmatisme des institutions publiques ?

Depuis la disparition du Doyen des juges Samba Sall, en avril dernier, il n’y a pas encore de nomination à ce poste, qui en principe demeurait jusque-là prisé dans le milieu judiciaire. En effet, pendant ce temps, des personnes sous mandat de dépôt attendent d’être fixées sur la fin de leur procédure d’instruction.

Si l’on sait la promptitude de nos procureurs à envoyer les gens au cachot en attendant de les juger, on peut se demander combien d’innocents sont entrain de croupir dans nos geôles. Si le Président et son ministre de la Justice peinent à trouver un remplaçant à Feu Samba Sall, c’est encore une occasion de rendre hommage à ce magistrat, pour le fait qu’il ait été doyen des juges et qu’il ait assumé cette fonction sans tambour ni trompette. Nos hommages également à tout Sénégalais que le destin a propulsé dans cet univers de la justice et qui sert son pays et ses concitoyens en œuvrant pour l’instauration d’un climat de justice, de paix et de sécurité.

Nous n’osons pas dire que personne ne veut de ce cabinet, mais rien ne nous empêche de le penser au vu du dossier le plus médiatisé dont il a hérité en mars dernier et qui est encore sur sa table. Frousse, fuite de responsabilité ou incompétence généralisée ?

Seulement, tous ne sont pas en liberté provisoire ou sous contrôle judiciaire. Ce cabinet traite aussi des dossiers de personnes pour qui aucun mouvement de soutien n’a été observé dans les rues des différentes villes du Sénégal. Pourtant, ces individus ne sont ni plus ni moins Sénégalais ou tout simplement ni plus ni moins humains. On peut à la limite se demander si la gravité des faits mêmes reprochés nécessitent qu’ils soient forcément mis sous mandat de dépôt.

Nous pouvons aisément le penser dès lors que c’est l’administration judiciaire qui travaille depuis plusieurs années à freiner, sinon limiter la tendance des juges à décerner des mandats de dépôt. C’est cette même administration qui juge cette attitude comme ne rendant pas service à la justice et n’aidant point dans la politique d’amélioration des conditions de vies des détenus. Si la promptitude à priver quelqu’un de sa LIBERTE s’accompagnait d’une promptitude similaire dans le traitement des dossiers, encore on garderait espoir et l’équité serait garantie.

Mais dans un pays où la population a du mal (sans être fautive) à comprendre ce qu’est la présomption d’innocence, quel est le regard qu’elle pose sur quelqu’un qui a été détenu à titre provisoire ? Quelle est son analyse quand seules les parties au procès et/ou l’administration judiciaire connaissent des raisons du retard de traitement des dossiers.

Rappelons-le pour que nul ne l’ignore, on apprécie la grandeur d’une société dans sa capacité à défendre ses membres les plus faibles et les plus vulnérables.

De souvenir, tous les opposants ayant été incarcérés à un moment de leur parcours politique ont dénoncé les conditions désastreuses dans lesquelles vivent nos détenus. Pourtant aucun d’entre eux n’a jamais eu le courage de les améliorer significativement. Quid d’un vrai programme dans les projets de société qu’ils nous vendent ?

Ce combat ne saurait être politique, il est citoyen et simplement humain.
Et c’est donc l’occasion pour nous de passer la balle aux associations de défense des droits de l’homme installées au Sénégal. Dans vos combats, n’oubliez pas les faibles, les démunis, les sans voix, les oubliés.

En attendant, qu’ils se décident à nommer un nouveau doyen des juges, quelle diligence pour les dossiers moisissant dans ce cabinet et qui sont en souffrance depuis fort longtemps (bien avant la disparition du doyen des juges) ?
Quel organisation judiciaire pour que les personnes sous mandat de dépôt ne soient pas tributaires des disfonctionnements du système ou de l’absence de courage de nos politiques et/ou magistrats ? Comme le dit l’adage : « Quand deux éléphants se battent, les arbres en pâtissent ». En l’espèce, nous osons croire que nous ne sommes pas dans une savane, mais plutôt une république ; de valeur de surcroit respectant les principes fondamentaux des droits de la défense !

Quelle manière de venir en soutien à cette couche vulnérable de notre société, dans laquelle le destin peut propulser toute personne ?

Pour répondre à cette dernière question, qui est d’ailleurs la seule sur laquelle nous pouvons nous prononcer ; on dira juste qu’il nous faut porter le combat de la communication et de l’information autour de cette question :

 l’urgence de nommer un nouveau doyen des juges pour rendre justice aux personnes sous mandat de dépôt et qui attendent qui attendent la clôture de leur procédure d’instruction ;

 que ces personnes ne soient pas victimes d’une incapacité politique ou d’une peur administrative.

D’ici là, en nous adressant à toutes les personnes privées de liberté, nous disons ces propos du Pape François : « ‘Courage’. Ce mot vient du cœur. Courage, parce que vous êtes dans le cœur de Dieu, vous êtes précieux à ses yeux, et même si vous vous sentez perdus et indignes, ne perdez pas courage. (…) Ne vous laissez jamais emprisonner dans la cellule sombre d’un cœur sans espérance, ne cédez pas à la résignation. Dieu est plus grand que tout problème, et il vous attend pour vous aimer ».


Emmanuel M .DIOKH
DPO, JURISTICOM, LAW MANAGER

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