UN MAURITANIEN À DAKAR...

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Repos ! Fixe. En avant ! Marche…Non des bruits de bottes ne résonnent pas dans les casernes. Mais, un haut militaire redevenu civil puis président de la République de Mauritanie à l’issue d’un vote sans contestation majeure, foule le sol sénégalais pour les besoins de la 6ème édition du Forum Paix et Sécurité. La présence à Dakar de Mohamed Ould Ghazouani décrispe une relation distendue entre deux voisins liés par l’histoire, la géographie et maintenant par l’économie et la géopolitique.

A la faveur de cette rencontre internationale de haut niveau, il ravit la vedette à son homologue Macky Sall et au Premier ministre de France Edouard Philippe, en visite de travail au Sénégal, depuis dimanche. L’occasion lui est donnée de clarifier sa doctrine sécuritaire face au gotha d’experts, de spécialistes et de décideurs ainsi qu’aux habitués de ce rendez-vous très prisé dont le thème de la présente édition se focalise justement sur les défis du multilatéralisme face aux menaces de la cybercriminalité via Internet. Elle revêt plusieurs formes et s’adapte à tous les contextes que surveillent des développeurs de programmes malveillants à des fins criminelles caractérisées.

Modeste mais distingué, Ghazouani a une lecture intéressante de cette lancinante problématique qui, en persistant, accroît le souci des dirigeants résolus à en faire une priorité de gouvernance. Désormais, la sécurité supplante la santé et l’éducation. Celles-ci sont reléguées au second plan en raison des menaces aux frontières et de la pénétration diffuse des réseaux djihadistes dans le tissu social.

Déjà ministre de la défense, il s’était montré d’une grande vivacité d’esprit pour endiguer la progression des djihadistes en les coupant de leur base de repli dans le Hodh, immense zone désertique où l’eau est rare et une température intolérante sévit. Si Ghazouani avait un œil sur la gâchette, l’autre s’exerçait à cerner pour la contenir toute offensive des djihadistes en direction de l’Adrar, porte d’accès au poumon économique de la Mauritanie utile.

Ces succès ont conforté sa notoriété et justifié le choix porté sur lui comme l’invité d’honneur du présent Forum de Dakar dont tous les participants s’accordent à reconnaître l’enlisement actuel de la crise sécuritaire à l’échelle de la région, autrement dit le Sahel en proie à une série ininterrompue de violences. Le G5 éponyme se hâte lentement faute de moyens, comme l’a révélé le président tchadien. Lequel regrette la perte de soldats et de soutien conséquent. Idriss Déby Itno pourfend également l’immobilisme de la communauté internationale. Il prône par ailleurs une approche « multidimensionnelle » de la lutte contre le terrorisme, rejoignant de ce fait ceux nombreux qui préconisent des investissements massifs dans les zones vulnérables et exposées à l’expansion djihadiste.

Même les projets du programme d’investissement prioritaire ne sont pas sortis de leurs cartons. Pour rappel, le Sénégal n’est pas membre du G5 Sahel. La Mauritanie, sous Ould Abdel Aziz, avait manœuvré pour l’écarter avec plus ou moins de réussite. Toutefois, la diplomatie sénégalaise s’est redéployée en contournant par une brillante initiative, le Forum Paix et Sécurité qui allait permettre au Sénégal de rompre son isolement au sein du Sahel auquel il appartient tout naturellement.

En écho au propos du Tchadien Idriss Déby Itno, le président sénégalais, fustige, à l’ouverture lundi du Forum à Dakar, le manque d’efficacité des opérations d’intervention sous l’égide de l’ONU. Selon lui, il faut non seulement une meilleure coordination des actions de terrain mais en amont du déploiement, la nécessité d’une réforme du Conseil de sécurité s’impose pour l’adapter au contexte d’insécurité globale.

L’asymétrie des forces en action dans cette zone chaude résulte d’un inégal niveau de perception du danger chez les décideurs tout comme chez les experts avisés des questions de sécurité. Le Nigéria, géant au pied d’argile étale son impuissance à la face du monde tétanisé par les agissements impunis de la nébuleuse Boko Haram. Le Mali et le Burkina Faso en font les frais au quotidien bien que membres fondateurs du G5 Sahel. Pourquoi la Minusma, dépêchée au Mali, se réduit-elle à des cantonnements alors que le besoin se fait sentir de transformer sa mission en une force offensive ? Ces failles sont observées et décortiquées par les terroristes qui les exploitent quand l’opportunité s’offre à eux de passer à l’action.

En outre, la désespérance sociale rend les jeunes plus sensibles au discours djihadiste alors que le G5, qui a bien cerné le mal et le malaise, peine à sécuriser ces zones qui relèvent de sa mission. La complexité de la violence terroriste vient de l’entrecroisement voire de l’enchevêtrement de plusieurs conflits confessionnels et communautaires à la fois avec un risque d’embrasement qui guette des pays encore épargnés. Il se dit même que l’objectif des djihadistes est d’atteindre les pays à façade maritime. Les pays côtiers sont avertis.

La réflexion sur le multilatéralisme qu’aborde le Forum de Dakar constitue une réponse anticipée à cette hypothèque. Pour sa part, le Sénégal, a vite opéré le choix de s’octroyer des patrouilleurs équipés de missiles afin de renforcer la surveillance et la protection de ses ressources Pétrole & Gaz en haute mer.

Par ce biais, Dakar se rapproche de Nouakchott. Et Paris joue les « go between » en usant de son soft pouvoir d’influence entre les deux pays qui tentent de refermer l’énigmatique parenthèse Ould Abdel Aziz, le prédécesseur de l’actuel président de la République de Mauritanie.

En se rapprochant, les présidents Macky Sall et Ould Ghazouani envoient un signal fort à leurs opinions publiques respectives. L’exemplarité de leur démarche pourrait raviver l’espoir d’une cohabitation sans tension mais intensément vécue par les populations de part et d’autre des rives du fleuve Sénégal. Cette proximité, dictée par des considérations géostratégiques, peut aussi dissiper les malentendus et entrevoir une répartition des zones de pêches, l’autre nœud gordien des rapports fluctuants qu’ils entretiennent au gré d’une conjoncture à facettes multiples.

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