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"UN SYNDICALISME ENSEIGNANT QUI ABROGE LA CONFIANCE MUTUELLE ENTRE SOCIÉTÉ ET ÉCOLE"

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Les grèves enregistrées ces dix dernières années n’est pas le fruit du hasard : il y a trop de désordre dans le paysage syndical des enseignants. Un secteur aussi vital que l’école ne devrait jamais faire subir autant d’agression. Intérêts personnels, quête de notoriété, rivalités entre syndicats, appât du gain, accointances avec la politique : c’en est trop pour un secteur aussi délicat. Ces syndicats ont, par leur nombre, leurs stratégies de lutte et leur mode de fonctionnement profondément contribué à la décadence de l’école sénégalaise.

Le reconnaitre n’est pas une insulte faite aux syndicats, c’est une vérité historique qui doit être exploitée dans la recherche de solutions pour une école très mal en point. Il faut d’ailleurs remarquer que les revendications des syndicats d’enseignants sont essentiellement d’ordre pécunier. Or les questions pédagogiques se posent avec acuité. L’absence d’ancrage de l’école dans la culture sénégalaise, le manque de débouchées pour les diplômés, l’inadéquation entre formation et besoins de la société… Ces problèmes structurels sont presque toujours le parent pauvre des luttes syndicales. Et pourtant nul ne peut sauver l’école sans trouver une solution à ces problèmes.

La pluralité des syndicats révèle donc un trait de culture chez les Sénégalais : chaque leader veut s’éterniser à son poste. La solution pour les prétendants est généralement la scission, car les procédures démocratiques sont tellement verrouillées qu’il est difficile de changer la direction du syndicat. L’argent est un facteur de blocage de la démocratie interne dans ces structures : les séminaires et missions organisés pour le compte des adhérents ne sont pas toujours suffisants pour justifier l’utilisation de cette manne financière. Nous sommes dans une société où les tabous autour de l’argent font qu’on ne parle de ces choses qu’avec beaucoup de timidité et délicatesse, mais c’est un problème qui fait l’objet de récrimination en sourdine. Le niveau de vie de certains syndicalistes fait l’objet de toute sorte de supputations légitimes quand on le compare à la galère généralisée qui sévit dans ce monde. Un autre facteur de surenchère dans la constitution des syndicats, c’est la disponibilité de service dont jouissent les dirigeants. Être dans les classe neuf mois sur douze avec le traitement salarial que l’on connaît n’est pas une position enviable.

Si la création d’un syndicat permet à la fois d’augmenter indirectement ses revenus et de s’éloigner de l’univers infernal des classes, pourquoi ne pas en profiter. Il n’y a dont pas de raisons objectives valables pour expliquer l’émiettement du mouvement syndical enseignant, c’est même une incongruité qui cache des zones d’ombre. L’énergie et l’inventivité des syndicalistes sont quasiment épuisées dans les luttes pour l’amélioration de la conditions de vie des enseignants (ce qui est noble comme combat). Le manque à gagner de cette concentration des forces sur les question de carrière et d’amélioration de salaire se fait ressentir au niveau de la prise en charge des questions purement pédagogiques.

Nous avons le sentiment que l’Etat et les syndicats ont oublié la société dans la gestion de l’école et dans celle de leurs multiples confrontations. On s’est davantage occupé à trouver un équilibre de la terreur qu’à mettre la société au diapason des négociations entre les deux parties. L’Etat, trop frileux dans la gestion des grèves a finalement décidé de percevoir l’école comme un problème alors qu’elle devrait être la solution des problèmes de la communauté. Une école qui n’est pas capable de prendre en charge les problèmes de sa société n’a plus sa raison d’être, elle a perdu sa vocation naturelle qui est de donner corps aux aspirations du peuple au bien-être social et aux progrès dans tous les domaines.

Mais la plus grave problématique que pose ces syndicats, c’est qu’ils sont devenus des enjeux à la fois politiques et pécuniers. Comme dans le champ politique, le champ syndical est aujourd’hui une affaire de personnes, de copains autours desquels se regroupent des militants. Le militantisme syndical est aujourd’hui moins motivé par des raisons corporatistes que par des raisons d’affinités. Les gens se reconnaissent autour de la personne ou d’un groupe de personnes qui gèrent le syndicat à peu près comme les partis politiques sont gérés. À la différence des partis politiques, il faut toutefois noter que les moyens d’action des syndicats proviennent exclusivement de la cotisation des membres. Les Cheek off étant coupés à la source dès l’adhésion du membre, la viabilité du syndicat dépend en partie du nombre d’adhérents qu’il compte. Or ce n’est pas évident que le leadership des dirigeants soit toujours le motif de cette adhésion : des promotionnaires, des amis et des collègues sont capables en un temps record de se regrouper en syndicat. L’histoire des syndicats d’enseignants du secondaire montre clairement que les scissions sont davantage alimentées par une querelle de personne que par des raisons purement doctrinales. Ce n’est pas un hasard si on entend souvent parler de putsch, de complot, de gestion oligarchique dans les joutes entre membres d’un même syndicat.

Les syndicalistes sont en général courtisés par les autorités ; le syndicalisme peut donc ouvrir des perspectives qui n’ont rien à voir avec les préoccupations corporatistes. Il n’y a guère longtemps, la presse faisait état (avec une dose de sarcasme) d’un Ndogou succulent offert par la première dame aux syndicalistes qui, selon certaines mauvaises langues, en ont perdu de leur pugnacité et de leur intransigeance. D’autres en ont profité pour avoir des accointances qui leur ont ouvert la porte à des nomination. Tous ces enjeux dans un mouvement syndical qui s’occupe de problèmes d’agents de l’école, c’est forcément une surcharge qui peut dénaturer l’idéal d’un syndicalisme au service exclusif de l’école. Les grèves enregistrées ces dix dernières années ne sont donc pas le fruit du hasard : il y a trop de désordre dans le paysage syndical des enseignants. Un secteur aussi vital que l’école ne devrait jamais faire subir autant d’agression. Intérêts personnels, quête de notoriété, rivalités entre syndicats, appât du gain, accointances avec la politique : c’en est trop pour un secteur aussi délicat.

Pape Sadio Thiam

2 février 2022


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