UN TROT AVANT LE GALOP

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EDITORIAL

Le retour tant annoncé de l’ancien président Abdoulaye Wade a eu lieu. Mais 2019 n’est pas 2000 quand près d’un million de personnes jalonnaient l’itinéraire emprunté pour accueillir en héros l’intellectuel africain le « plus diplômé du Caire au Cap. » Entre les deux dates, presque deux décennies se sont écoulées. Il a encore du charisme mais résiduel. Avec l’âge, il a perdu sa pugnacité. Tribun hors pair, sa voix aphone trahit une silhouette chancelante. Ses forces l’abandonnent. Peu importe qu’il fragilise son camp libéral déjà fissuré en plusieurs branches dont les divisions risquent de profiter à un appareil politique autrement mieux structuré. N’est-ce pas Omar Sarr ?

En décidant de rentrer au Sénégal dans un contexte préélectoral, il savait à quoi s’attendre d’autant qu’il « ne peut y avoir d’élection au Sénégal sans Wade qui a réussi à être le centre du jeu », comme le dit joliment la sociologue Fatou Sow Sarr dans la toute nouvelle émission politique de Mamoudou Ibra Kane « Rallye pour un Trône » sur iTV, la chaîne du Groupe E-media. Nous sommes devant une équation politique complexe.

Pour créer un choc dans le pays, Abdoulaye Wade a agité l’idée d’un boycott couronné par une invite à l’autodafé des cartes d’électeur. Cette stratégie avait des limites objectives. On a frôlé l’abîme pour ainsi dire. Très vite, il s’est rendu compte de la désapprobation de son projet pourfendu par de larges secteurs de l’opinion. Et très vite aussi, il s’est empressé de rectifier le tir devant le khalife des Mourides qui le recevait et face à Sonko qu’il a reçu.

De la rencontre entre Wade et Sonko, très peu a filtré. Visiblement les deux n’ont pas la même lecture de la situation politique en cours. Si le second manque du brio, le premier voit sa côte d’amour avec les Sénégalais s’effriter. Dans le fond, Wade a également perdu la bataille de l’émotion. Alors que pourrait gagner Sonko en allant voir l’ancien président ? Conjectures. Nul doute que sa démarche de fréquenter Wade pas « très nouveau monde » soulève des vagues jusque y compris dans les rangs de sa propre coalition où les tenants de l’anti système se montrent dubitatifs

Une semaine de campagne laisse forcément des traces. Certes, il s’agit du trot avant le galop qui commence cette semaine justement. En sillonnant l’arrière-pays, les cinq candidats se sont aperçus de la béance du fossé avec les centres urbains.

Si quelques candidats montrent des signes d’épuisement, d’autres, dotés de souffle long, arpentent encore les pistes dans de sempiternelles visites de proximité. Pas de promesses délirantes ni de surenchères verbales à effet oratoire ravageur. Encore moins de propos musclés distillés à l’emporte-pièce.

La mesure a prévalu. Avec des messages mieux délivrés, dans des formulations moins alambiquées, le tout avec la détermination d’afficher des prises de positions peu clivantes pour ne pas entretenir, à son détriment, la confusion.

A l’étape de Kanel, Macky Sall a pris l’hélicoptère pour rejoindre facilement Goudiry dans le Mboundou. A-t-il profité de cet envol dans les airs pour prendre de la hauteur ? Par un hasard du calendrier, lui et l’ancien Premier ministre Idrissa Seck, loin du vacarme dakarois, ont observé un silence teinté de réserves vis-à-vis de la déclaration de Wade à Versailles. Pouvait-il en être autrement puisque dans cette adresse, « le père » ne dressait de couronnes de lauriers que pour son fils biologique et accessoirement pour l’ancien maire de Dakar, Khalifa Sall, un « compagnon d’infortune » sur la longue traversée du désert.

Très discret depuis son entrée en lice, Idrissa Seck s’est imposé par son silence et sa douce détermination. Il flotte un air léger, une brise d’alizé autour de l’ancien Premier ministre adoubé aujourd’hui par nombre de recalés des parrainages. Que pèsent-ils au juste pour exiger du candidat la signature de protocoles l’engageant alors qu’il est à la quête du suffrage des citoyens ? Cette discrétion euphorisante est toutefois douchée par les propos de Wade qui tentait de le dépeindre comme moins « dangereux » que Kariim face à Macky sur qui se concentre désormais le peloton de critiques.

Nous entrons dans une semaine décisive qui sera l’occasion pour les cinq candidats de décliner des programmes chiffrés, d’aller au fond des choses, de donner des gages, de rassurer, de dissiper les malentendus, de séduire en levant les équivoques et (surtout) de clarifier leurs intentions de réarmer le Sénégal pour les défis du futur.

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