Une histoire dépassionnée de l’islam

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Note de lecture

L’islamologue Gilles Kepel a lu avec intérêt le dernier ouvrage de l’universitaire Hela Ouardi, La Déchirure, racontant la conquête du pouvoir par le premier calife.

Le nouveau livre de Hela Ouardi, La Déchirure (Albin Michel), prolonge l’ambition du précédent, Les Derniers Jours de Muhammad - un succès d’édition avec plus de 30 000 exemplaires vendus : rendre accessible au grand public, musulman ou non, l’histoire complexe des origines de l’islam en s’affranchissant à la fois de l’hagiographie intellectuellement stérile comme d’une érudition absconse.

En restituant le récit haletant de la conquête du pouvoir par le premier calife, Abou Bakr, et les conflits qu’elle a engendrés - qui persistent jusqu’à nos jours avec l’antagonisme entre sunnites et chiites -, elle ouvre à la connaissance dépassionnée de cette histoire. Celle-ci représente un enjeu culturel et de civilisation majeur : c’est en prenant cette narration en otage que salafistes et autres djihadistes se sont parés auprès de leurs coreligionnaires d’une légitimité religieuse dont ils se prétendent les détenteurs exclusifs. Ce processus a abouti aux massacres par Daech des "mécréants" et autres "apostats". Face à cette manipulation, le travail de Mme Ouardi, elle-même érudite universitaire tunisienne, parfaitement bilingue, qui a lu l’ensemble des sources de la tradition arabe et dispose d’une plume française alerte et élégante, représente à la fois un tour de force et un appel d’air salvateur.

Liberté d’interprétation

Cet ouvrage inaugure une série intitulée Les Califes maudits**, qui se prolongera jusqu’à la mort du quatrième d’entre eux, Ali, en 661 après J.-C. Le récit d’Hela Ouardi construit une mise en intrigue et en questions scénarisant la matière historique. L’auteur relit l’ensemble des sources, sunnites comme chiites, et en éclaire les angles morts gommés par la sacralisation afin de restituer aux personnages leur épaisseur. Sa démarche iconoclaste a choqué certains bigots et il n’est pas dû au hasard qu’elle ait vu le jour dans le seul pays musulman dont le président, Béji Caïd Essebsi, porte un projet de loi pour l’égalité successorale entre hommes et femmes, à la fureur des salafistes et islamistes de tout poil. Ce dirigeant a du reste défendu Mme Ouardi pour qu’un pays frère annule la mesure censurant son premier livre.

L’exigence de critique littéraire fait ici du passé sacralisé un objet renouvelé de connaissance et de mémoire collective à élucider, à rebours d’une histoire sainte figée par le culte. Car ce roman familial des musulmans - devenu le grand récit de l’islam - reste plus que jamais un outil de légitimation du pouvoir depuis que les pétromonarchies salafistes ont conquis l’hégémonie culturelle sur cet espace de sens après l’explosion des cours du baril, en octobre 1973. La liberté d’interprétation qu’ouvrait pourtant l’accès massif à la lecture de textes autrefois accessibles aux seuls clercs religieux fut étouffée par les dévots de l’or noir. Cela aggrava le problème même du rapport de l’islam à ses sources, dont l’échec des "printemps arabes" à insuffler la démocratie (à l’exception de la Tunisie) et le chaos consécutif ont été l’aboutissement. C’est à trancher ce noeud gordien qu’invite la lecture salutaire et passionnante de La Déchirure.

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