VALSE DES PRIX

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Éditorial - Par MAMADOU NDIAYE

Bien sûr il y a du sucre sur le marché ! Sauf qu’il reste introuvable ! Contre toute attente, le produit a disparu des étals au grand étonnement des consommateurs qui s’arrachent les cheveux pour en disposer. Un malheur n’arrivant jamais seul, une hausse vertigineuse des prix semble soudain se généraliser.

Ainsi, le poisson devient rare ou, s’il y en a, il est hors de portée des bourses. La viande coûte plus cher : le kilogramme de bœuf passe à 4 000 francs et celui du mouton franchit allègrement 6 000 francs. L’huile, le riz, le mil, la farine et une kyrielle d’autres condiments coûtent plus cher que d’ordinaire.

Un forum du dialogue socio-économique s’ouvre ce matin dans la capitale. Le rendez-vous va réunir les acteurs de la production des filières, du commerce, de la distribution, de la régulation, des transports et les consommateurs à travers leurs organisations les plus représentatives. Il s’agit des Concertations nationales sur la Consommation (CNC). Tout un programme en vue !

D’un marché à un autre, dans Dakar ou dans certaines grandes villes de l’intérieur, l’explication varie au gré des informations en circulation, elles-mêmes sujettes à caution en raison de leur variation. Que dire de la rétention, de la pénurie ou des ruptures d’approvisionnement ? Les uns et les autres, notamment consommateurs et commerçants, se rejettent la responsabilité devant le silence prolongé des autorités de régulation. Elles ont pourtant des cartes en mains, ces autorités.

D’abord un pouvoir de contrôle a priori des produits et des quantités. Ensuite elles détiennent un autre levier sur la circulation effective desdits produits à une vaste échelle grâce au déploiement des services de vérifications des prix affichés ou appliqués. Elles peuvent en outre s’appuyer sur les actifs réseaux des associations de consommateurs qui peuvent, en temps réel, détecter des pratiques illicites et déloyales, dénoncer les ententes qui faussent, selon elles, le libre jeu de la concurrence.

Les commerçants sont souvent pointés du doigt. Ils s’en défendent. Difficile toutefois de les blanchir tant leur ligne d’action reste ondoyante, donc illisible. Quand ils plaident une libération totale de la filière sucre, ils pactisent simplement pour une importation du produit. Or une entreprise de transformation existe bel et bien au Sénégal implantée à Richard Toll, en l’occurrence, la Compagnie sucrière du Sénégal, la CSS pour ne pas la nommer. Cette dernière n’est pas exempte de reproches puisqu’elle ne parvient pas à alimenter « à feu continu » le marché, s’obligeant à compléter son quota par de l’importation que fustigent des commerçants à l’affût. Une industrie du sucre c’est du lourd : investissement, installations, emplois, impact économique et recettes fiscales pour l’Etat. Pas moins de 250 milliards, clés en main !

Une guerre commerciale sur fond de hausse vertigineuse des prix ? A force de se livrer à cet exercice de cache-cache, certains qui se fréquentent assidument finissent par nourrir le même rêve de règne sur des rentes de situation. Au détriment du grand nombre pris en tenaille par des intérêts opposés qui, à défaut de l’écraser, l’étreignent tout au moins. Un comble dans un pays frappé de plein fouet par une sévère pandémie virale, accentuée par un variant delta très meurtrier. La crise sanitaire est une réalité tangible avec sa cohorte de morts. Par le confinement d’hier pour endiguer le mal et le ralentissement des activités qui en a résulté aujourd’hui, l’économie sénégalaise avait fini par toucher le fond. La récession s’est installée avec l’augmentation des écarts de production et la nette inflexion de la croissance potentielle.

L’inflation qui s’observe et que beaucoup jugent excessive s’adosse à une raison laborieuse : le surcoût des intrants industriels et des matières premières. Un argument pour la circonstance se différencie d’un raisonnement de conjoncture. Il s’agit certes de procédés pour convaincre mais dans la pratique l’un vise à différer la solution d’un réel problème en le repoussant aux calendes tandis que l’autre s’emploie à modifier une conduite ou à amorcer un changement de comportement.

Il y a longtemps que la crainte d’une inflation généralisée des prix hantait les consommateurs. Elle est désormais effective. Les prix proposés frisent la fantaisie. Au moment où le monde rural entame justement une pluvieuse campagne agricole. S’ensuit une longue période de soudure avec un pouvoir d’achat errant. En clair, cette augmentation des prix que rien n’explique risque de produire le contraire de l’effet recherché. Une telle désinvolture, couplée à une omerta orchestrée, de surcroît décomplexée, a déjà causé des dégâts : une économie pâle, sans vigueur et des secteurs entiers plus ou moins laminés.

La ruée vers les grandes surfaces commerciales aggrave la psychose de rareté des denrées de première nécessité. Cela crée des désordres avec des perturbations des chaînes d’approvisionnement. L’escalade inquiète l’opinion. Qui redoute non seulement un renchérissement des produits mais aussi un pourrissement (au propre et au figuré).

Récemment, une vidéo virale montrait des producteurs de la vallée, excédés, en train d’enfouir des oignons faute d’écoulement. Ils ne s’expliquent pas que leur excédent de production d’oignons ne trouve acquéreur alors que d’autres marchés en redemandaient. Au-delà de la naïveté apparente, ces errements démontrent l’irrespect des codes de commerce entre offre et demande mais aussi et surtout le gel impératif des importations jusqu’à épuisement de la production locale. L’intermédiation tue le marché et le dénature. En principe le commerçant ne vend pas à perte. Ce serait insensé.

Mais lui-même ne devrait s’octroyer impunément d’exorbitantes marges bénéficiaires au détriment du producteur qui a déjà subi en amont toutes sortes de prévarications : manque d’engrais, de matériels, d’encadrement et de soutiens institutionnels appropriés. En aval, il est dépossédé de sa production par la fluctuation des prix qu’imposent des négociants ou des manquements aux devoirs de charges dont se rendent fautifs (ou coupables) des agents de la puissance publique. Ballotés entre mévente, surplus et chute des prix, les producteurs n’ont que leurs yeux pour pleurer face à des acteurs aux humeurs changeantes. Ces incertitudes plongent tout le pays dans le désarroi. La lutte contre les caprices du marché (avec ces violentes hausses) n’est pas l’affaire des seuls agriculteurs mais celle de tous les Sénégalais épris d’équité et de justice. La vérité dicte de prendre en considération l’état réel du monde agricole, précaire et inféodé à des forces de conservation. Une crise d’existence y prévaut, infligeant à la majorité une affligeante indigence. Pour la plupart, ils viennent grossir les banlieues en quête de subsistances quand les récoltes ne suffisent plus pour équilibrer le quotidien. Conséquence : l’exode rural. Et le dépeuplement des campagnes. Déchirant. Il est nécessaire voire urgent d’ouvrir les yeux sur ce front. Les producteurs doivent vivre décemment du fruit de leur labeur rétribué à un juste prix. La stabilité sociale est à ce…prix !

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