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VARIANT GASTON

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Une vilaine pratique se répand dans notre pays : la prolifération des jugements de valeurs. Anachroniques, ils le sont mais le but consiste à s’en servir pour faire mal en désaxant l’adversaire par des arguments spécieux sans se soucier des effets qu’ils projettent. Et pourtant, dans le même élan une morale publique réprouve les excès et tente d’étouffer les esprits vétilleux qui s’invitent ici ou là dans les médias.

Ceux-ci relaient la mauvaise parole portée par des individus dépourvus de crédit et au moindre dérapage verbal s’empressent de se fendre d’un communiqué pour se faire bonne conscience. En d’autres termes, ces médias ne s’aperçoivent pas que le mal est fait. Et comble de perfidie, ils dégagent en touche semblant retrouver une furtive sagesse devant la clameur de réprobation qui les encercle.

A cause de propos peu amènes tenus la semaine dernière par le remuant Gaston Mbengue à l’égard de Barthélémy Dias, l’opinion publique, toutes tendances confondues, s’est sentie solidaire du maire sortant de Mermoz. L’opinion a surtout condamné le promoteur de lutte pour son offense teintée de haine et de discrimination. Elle ne s’explique pas cette outrecuidance inattendue.

Elle s’en prend tout autant à Walf TV qui a manqué de vigilance pour n’avoir pas censuré (en amont) les passages odieux. C’est d’autant plus inexplicable que l’émission en question est préenregistrée. Ce qui donne du temps à l’animatrice du show et à sa hiérarchie pour toiletter le document avant toute mise en boîte. Il y a faillite dans la chaîne de responsabilité.

Gardons-nous toutefois de confondre Walf TV et Gaston Mbengue. L’auguste groupe de presse a bâti sa réputation autour de combats héroïques menés avec brio par son défunt fondateur Sidy Lamine Niasse. Personne n’ose remettre en cause cet acquis obtenu de haute lutte. Feu Sidy peut être fier de sa postérité. D’ailleurs, et cela relève du bon sens, Walfadjri est devenu un patrimoine.

Or un patrimoine se préserve. Il se conserve. Rien de ce qui s’y passe n’indiffère les publics conquis. Lesquels craignent néanmoins que, même clos, l’incident ne réveille un monstre assoupi qui sommeille dans certaines franges de la société sénégalaise.

Par son cheminement politique, Gaston MBengue est un sujet insaisissable. Il fréquente tout le monde. Et tout le monde l’accepte tel qu’il est avec ses caprices et ses facéties. Sa stratégie fluctuante au gré de ses humeurs, s’avère payante. Ça n’est pas le moindre de ses mérites. Nombre de gens comptent sur son audace pour s’ouvrir des espaces d’épanouissement. Et lui s’en sert comme un levier de puissance pour obtenir gain de cause sans coup férir.

Son imprudence de l’autre jour lui vaut une désapprobation totale. Saura-t-il mesurer la gravité de sa sortie pour se faire amende honorable ? Pourra-t-il s’excuser de cette incongruité en se souvenant que Barthélémy Dias et lui ont, historiquement appartenu à la même famille socialiste qui les a couvés du reste dans leur prime jeunesse ?

C’est à croire que le pendule de l’équilibre est rompu. Comment en est-on arrivé là ? Depuis très longtemps les politiques ont rompu les amarres. Les calculs se substituent aux passions, légendaires dans les premières formations politiques. Plus d’idéologies, plus de doctrines politiques qui vaillent. Pas davantage d’idéal. Les militants deviennent des associés dans un projet que pilote le chef au gré des conjonctures politiques. Ce chef a cessé d’être une incarnation.

Toute victoire acquise, le conforte dans son rôle et se transforme en dividendes. A partager. A parts égales ou selon les mises de départ ? Les figures de proue de la politique ont quitté la scène. Place désormais à l’intérêt, surtout immédiat appuyé sur une verdeur de langage qui fait mouche.

De telles inflexions de parcours dans les projections qui se dessinent sont en effet le propre des jeunes dirigeants politiques qui émergent. Ils soufflent le chaud et le froid. Ils utilisent tous les ressorts émotionnels pour désarçonner l’adversaire. L’effusion de surenchères découle de ce contexte qui se déprécie à vue d’œil. Déballages. Injures. Insultes et dénigrements sont monnaies courantes dans les camps qui s’opposent.

Selon ces jeunes donc la vraie parade requiert du courage pour dominer les peurs et vaincre les immobilismes afin de s’ouvrir les possibles. La terreur est sûrement opérante. Faute de pouvoir défendre seul ses intérêts, on se ligue à plusieurs pour attaquer des forteresses préalablement identifiées. D’où la multiplication des alliances qui affleurent sur l’échiquier politique national ou local. Le champ de bataille s’élargit aux petites localités qui s’habituent aux invectives importées des villes et qui semblent ruiner les précaires équilibres villageois.

Rien ne justifie une telle frénésie d’additions de forces si ce n’est cette fragmentation de l’espace politique. Le sauve-qui-peut constitue la règle non écrite. En aiguisant les bas instincts d’un peuple assailli de doutes certains poursuivent des objectifs inavoués. Peu importe les moyens, l’essentiel est d’atteindre le but. Et quel but !

On agite l’appartenance comme un signe de ralliement tout comme on stigmatise des traits de caractère en pointant l’indexe sur des différences. Les élections locales, bien que strictement locales, servent de prétexte à un débordement dans des discours très peu élaborés mais volontairement orientés pour exciter par des raccourcis, galvauder, compromettre et in fine remettre en question des ordres établis.

Ici, un acte irréfléchi posé par un militant douteux sert d’alibi pour jeter l’opprobre sur une communauté donnée. Là une liste de candidats hâtivement confectionnée laisse apparaître de surprenants patronymes d’une commune origine. Les encombrants de la République foulent au pied les symboles et n’ont cure des outrages qu’ils infligent à l’édifice qui non seulement est un héritage du passé mais également un leg à transmettre aux générations d’après. L’inaction paralyse.

Les mêmes gens, indélicats, fragmentent la cohésion et archipellisent les institutions en blocs et s’en emparent comme des citadelles imprenables. Les gueules noires d’hier deviennent fréquentables. Elles sont même assidûment courtisées du fait de leur proximité avec les sphères de pouvoirs. Celles d’aujourd’hui déconstruisent tout et rien ne trouve grâce à leurs yeux. Elles tentent même de rallier à leurs causes tous les mécontentements à des fins de démonstrations de puissance de nuisance.

En l’absence de réponse à de vives préoccupations, la rue s’offre comme un lieu d’expiation des colères ou des fautes. Ces incertitudes menacent nos quiétudes, notre tranquillité. Il y a urgence à se ressaisir pour ne pas perdre et la boussole et le peuple. Car les signes de défiance se multiplient et s’accumulent. Accepterions-nous que notre démocratie perde ses couleurs, ses conquêtes et surtout sa vitalité ?

30 novembre 2021

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