[VIDÉO]-DR AMAYEL DIOP : « LA PARITÉ N’EST LIMITÉE QU’AUX INSTANCES »

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JOURNÉE INTERNATIONALE DES FEMMES

Dr Amayel Diop BA, Enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences juridiques et politiques (FSJP), et maître de conférence assimilé, émet des réserves sur la loi de la parité. "Quand on parle de la parité, retient-elle pour s’en désoler, on fait toujours référence à des postes électifs comme l’Assemblée nationale, les mairies, par exemple. Je pense qu’il y a eu des avancées quand même parce que ça a permis d’avoir un certain nombre de femmes à l’Assemblée nationale, qui ont, certainement, impacté par rapport aux décisions qui ont été prises depuis 2012 à nos jours. Pour cela, je pense quand même que c’est une avancée de voir des femmes à l’Assemblée dans des commissions, capables de proposer des projets de loi, et de réfléchir par rapport à une situation que vit la population sénégalaise. Ça aussi c’est important à souligner."

Toutefois s’empresse-t-elle d’ajouter : "Il y a beaucoup de choses qui restent à faire. Parce que quand on parle de la parité, on ne la (sent) que dans ces instances. Mais quand vous prenez aujourd’hui le gouvernement, les femmes sont non seulement peu représentées mais également vous ne voyez pas une femme, qui a un poste ministériel assez conséquent. (Lequel) va la permettre de décider. Du coup, c’est à repenser quand même. Vraiment, il y a des améliorations à faire. Il y a des choses qu’il faut corriger."

LE POINT SUR LE SUIVI DE LA PARITÉ

Devant cette réaction mitigée sur la parité, Emedia.sn s’est rapproché de l’Observatoire national de la parité (ONP). Il ressort de nos discussions que d’autres décrets sont toujours attendus pour élargir son champ d’application. Les femmes auraient-elles relâché la pression ?

Elie Moussa Ndong, le coordonnateur du programme d’appui, producteur et utilisateur de statistiques de genre, reconnait que la "situation est plus moins contrastée." Parce qu’argue-t-il, "il faut le dire, on a énormément eu d’avancées au plan de la représentation. Nous avons maintenant au Sénégal une égalité presque parfaite à l’Assemblée nationale. Une parité aussi presque parfaite au niveau des Conseils municipaux, au niveau des Conseils départements aussi."

"Maintenant, met-il un bémol, le problème c’est qu’on n’a pas des bureaux et commissions paritaires. Parce que l’application de la loi, lors des dernières élections municipales, a fait l’objet de compréhensions diverses. Donc, ici à Dakar, il y a des bureaux qui sont paritaires, avec autant d’hommes que de femmes dans le bureau du Conseil municipal. Mais si vous allez à l’intérieur du pays, ce n’est pas le cas. Il y a mêmes des bureaux où il n’y a pas de femme. Le problème, c’est une mauvaise compréhension de la loi sur la parité. Lors de l’élection du bureau, quand une femme ne lève pas la main, on dit qu’il n’y a pas de candidate et on donne la place aux hommes. Alors que la loi impose la présence d’une femme. Ils n’ont qu’à se débrouiller mais il faut qu’il y ait une femme dans le bureau. C’est les partis politiques qui ne jouent pas le jeu, en réalité pour qu’il y ait une application effective de la parité dans les Conseils municipaux."

Des actions sont menées pour lever ces écueils, assure le statisticien, soutenant que des Comités départementaux de développement (CDD), et Comités régionaux de développement (CRD) ont été tenus dans 4 régions, Kaolack, Saint-Louis, Kolda, et Sédhiou, et dans les 12 départements. "On s’est rendu compte, effectivement, qu’il y avait un problème par rapport à la compréhension, et à l’application’’, confie Ndong. Qui ajoute : "Mêmes les autorités administratives chargées de superviser l’élection des bureaux-là ne sont pas informées sur la loi. Il y en a même qui n’ont jamais lu la loi sur la parité. Ces moments nous ont permis d’échanger avec eux, de les sensibiliser, de projeter la loi, surtout l’arrêt de la Cour suprême. Parce que (la juridiction) a rendu un verdict : lorsque le maire est un homme, la première adjointe doit être une femme. La Cour suprême l’a dit de façon définitive. Le débat est clos."

A l’en croire, les élus, les autorités administratives, gouverneurs, préfets, entre autres, ont été sensibilisés dans ce sens. Et là, menace-t-il, évoquant des élections locales de 2021, si une municipalité ne respecte pas la parité, on va introduire un recours, et on en aura autant qu’il faudra. Parce que l’arrêt de la Cour suprême a tranché le débat. La loi sur la parité, et son décret d’application sont très clairs."

D’AUTRES DÉCRETS POUR ÉLARGIR LA LOI SUR LA PARITÉ

S’agissant de ses dispositions, l’article 4 de la loi sur la parité dispose que ’’les présentes dispositions de cette présente loi seront précisées par décrets. Cela veut dire qu’on peut avoir d’autres décrets qui vont venir élargir le champ d’application de la loi sur la parité. Rien n’empêche, par exemple, demain, au niveau des chambres de commerce, de métiers, qu’on puisse avoir un décret qui va légiférer sur cela. (De même) qu’au niveau des organisations patronales, syndicales, et autres, sur une composition paritaire de leurs organes. Au niveau du gouvernement aussi, des nominations restent mais elles ne sont pas couvertes par la loi sur la parité. Donc, le gouvernement n’est pas concerné en ce sens qu’elle n’est pas une instance élective ni semi-élective. Mais le président peut quand même s’appuyer sur l’esprit de la loi sur la parité pour pouvoir nommer autant d’hommes que de femmes’’, croise-t-il les doigts.

Pour ce faire, encourage-t-il, "le combat doit être mené." En ce sens qu’appuie-t-il : "on a eu la loi sur la parité parce qu’on a mis beaucoup de pression sur le président Abdoulaye Wade. Il y a eu la marche blanche, et d’autres manifestations (protocoles, rencontres, etc.), qui ont abouti à l’adoption de la loi. Maintenant si on veut que la loi couvre d’autres domaines, il faudra aussi faire un plaidoyer, continuer à sensibiliser, à faire des activités de lobbying en direction des autorités politiques parce qu’en réalité le dernier mot leur revient.’’

LE RWANDA, UNE RÉFÉRENCE

En attendant, le Sénégal a perdu du terrain malgré les avancées notées, avoue, par ailleurs, Ndong. "En 2010, dit-il, après l’adoption de la loi sur la parité, et en 2014, après les élections locales, on s’était classé presque 2e en Afrique, derrière le Rwanda. A l’heure où je vous parle, on est 6e. Le Sénégal a reculé parce qu’il y a des pays, qui ont fait mieux que nous, ça il faut le dire. Il y a l’Île Maurice, Sao Tomé, même le Burundi, le Cap Vert. Ces pays sont en train de faire des efforts. Eux, ils n’ont pas la loi, c’est juste une volonté présidentielle de mener une représentation égale des hommes et des femmes. Mais nous, on a une loi. Cela veut dire que si ces présidents partent, il n’est pas sûre que leurs remplaçants auront la même volonté. Alors que pour le Sénégal, quel que soit le président qui sera là, il est obligé. C’est un atout pour le Sénégal. Même s’ils sont devant nous, on a un mécanisme beaucoup plus sûr que le leur."

Aujourd’hui, déclare le membre de l’ONP, "le Rwanda reste le chantre au niveau africain, avec 53% de femmes rien que dans le gouvernement. Il y a plus de femmes mêmes dans le gouvernement que d’hommes. De même qu’au niveau de l’Assemblée nationale. Le Rwanda sert de référence en Afrique en ce qui concerne la parité dans la représentation politique." En face, "le Sénégal a une très faible présence des femmes au sein du gouvernement. On a 18% de femmes dans le gouvernement. C’est très faible. Par contre, au niveau des Conseils municipaux, et de l’Assemblée nationale, on a un taux qui est très bien."

Malgré les "pesanteurs socio-culturelles en milieu rural", entre autres blocages, le Sénégal revient, tout de même, de loin, tranche-t-il. Dans la mesure où explique le coordonnateur : "En 1963, il n’y avait qu’une seule femme dans le gouvernement, et 5 femmes députées. Aujourd’hui, elles sont 64 parlementaires. Il y a des avancées, personne ne peut le nier mais les femmes doivent s’affirmer davantage".

Au niveau mondial, la Finlande, et la Suède jouent les premiers rôles, sur la parité.

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