image

VOYAGE AU CŒUR DE LA DÉCHARGE DE MBEUBEUSS

image

Coincée sur une superficie de plus de 200 hectares, à la périphérie de Dakar, la décharge de Mbeubeuss suscite à la fois l’espoir d’une large communauté de récupérateurs, communément appelés "boudioumanes" et le désespoir des riverains à cause de la pollution qui prend une proportion inquiétante.

Bienvenue à Mbeubeuss, l’une des plus grandes décharges d’Afrique de l’Ouest qui concentre les déchets de la région de Dakar et où s’affairent près de 4 000 récupérateurs. Le dépotoir sauvage a été créé en 1968 sans étude d’aménagement préalable. Initialement, ce devait être un site d’enfouissement. Cinquante ans plus tard, les déchets s’amoncellent jusqu’à 15 mètres de hauteur et il n’y a toujours pas de délimitation physique.

Mbeubeuss, un mal nécessaire...
Mbeubeuss devient une entreprise qui fait vivre des centaines de familles. « Yémen », c’est la zone de déversement exploitée à ce moment de l’année (une rotation s’opère selon les saisons). 2 200 tonnes d’ordures y sont quotidiennement débarquées par quelque 300 camions-bennes, entraînant un mouvement de foule systématique. Drapée dans un tissu fleuré aux couleurs noires, un masque noir laissant seulement entrevoir son visage, ses yeux rouges de fatigue, Aïda Ndiaye arpente chaque jour les tas d’ordures dispersés çà et là. Pour cette dame d’une quarantaine d’années, ce sont les difficultés de la vie qui l’ont obligée à travailler à Mbeubeuss. « C’est la faim et le désespoir qui nous conduisent ici. On y rentre par nécessité. Le travail est très dur.

Souvent, on n’a même pas de quoi manger », explique-t-elle. Avant d’ajouter : « Quand les véhicules arrivent, on court après pour avoir quelque chose. C’est un travail très dangereux. On peut obtenir à peine un à deux colis de matériaux récupérés. Chaque jour, on peut avoir 4 000 ou 5 000 FCFA. » Grâce aux revenus de son métier, Mme Ndiaye est toujours fière d’avoir donné une bonne éducation à ces enfants : « Je subviens aux besoins de ma famille. J’ai des enfants qui ont un niveau universitaire. Je suis passionnée par la récupération de matériaux, c’est presque toute ma vie. » Amadou Ndiaye est l’un d’entre eux. Sur le site, le sexagénaire fait partie des anciens. L’homme, très attaché à son métier, décrit son activité comme une « industrie ». Il s’est spécialisé dans la récupération des toiles imperméables. À la revente, il en tire 25 000 francs CFA par semaine. La majeure partie, ce sont des soutiens de famille. « L’endroit est une montagne d’or. Rien n’est perdu, même le sable on le récupère, on le vend. Tout est à gagner », a-t-il dit.

Mbeubeuss, un risque écologique et sanitaire ?
Les récupératrices sont toutes unanimes quant aux regards dégradants posés sur elles. Beaucoup n’ont pas eu le choix, mais cela n’empêche qu’elles assument cette activité. Chaque jour, elles subissent des discriminations. Elles opèrent sans protection (masques, gants, etc.) et sont donc exposées à de nombreux problèmes de santé qui vont des maladies respiratoires dues à l’inhalation de fumées toxiques, en passant par les douleurs musculaires dues à la lourdeur des poids transportés.

Keur Massar, Malika… exposés à la tuberculose
Lors de la Journée mondiale de lutte contre la tuberculose, le district sanitaire de Keur Massar avait enregistré 765 cas de cette maladie. Parce que cette commune abrite la plus importante décharge d’ordures du pays, avec des dizaines de camions qui déposent au quotidien sur le site de Mbeubeuss, en provenance de tous les quartiers de la région de Dakar.

L’élimination de ces ordures par incinération engendre une pollution qui indispose non seulement les populations locales, mais aussi celles d’autres zones du département de Pikine. « En 2018, 700 cas de tuberculose ont été diagnostiqués dans le district de Keur Massar. Mais plus de 400 sont issus de Yeumbeul Nord et Sud. Pis encore, de février dernier à mars, 58 cas ont été détectés dans le district de Yeumbeul. Pour la même année, 13 663 personnes atteintes de la tuberculose-sensible et 97 de tuberculose pharmaco-résistantes, ont été sauvées », avait déclaré le médecin-chef du district de Keur Massar, Dr Pape Samba Dièye.

Promoged, une solution-menace pour les récupérateurs
A l’occasion de la Journée mondiale des récupérateurs, le 1er mars dernier, le Réseau des femmes dans l’emploi informel, Globalisation et organisation (WIEGO, par son acronyme en Anglais) et Bokk Diom, association des récupérateur-trice (s) de Mbeubeuss ont organisé à Dakar un atelier réunissant les ministères concernés, les autorités locales et les partenaires. Cet événement a permis de révéler les derniers résultats de l’étude WIEGO sur l’impact du covid-19 sur les récupératrices et de mobiliser les autorités sur les besoins prioritaires des récupérateur-trice (s) dont l’avenir est directement menacé par la mise en œuvre du Projet de transformation de la décharge de Mbeubeuss (Promoged).

Malgré la promesse faite par le chef de l’Etat, lors de sa visite à Mbeubeuss, en juin 2021, les récupérateur-trice (s), pourtant les premier-è-s concerné-e-s par le Promoged à Dakar, continuent d’être exclu-e-s des processus de prise de décision et n’ont toujours aucune garantie concrète quant à la sécurisation de leurs moyens de subsistance. « Le Président Macky Sall est venu à la décharge, il s’est engagé publiquement, et pourtant depuis, rien ne s’est passé ! C’était il y a près de 8 mois et le projet continue, mais les menaces persistent. Nous avons créé notre propre coopérative, nous sommes à Mbeubeuss, nous sommes au cœur de la chaine, les autorités ne peuvent pas continuer à nous ignorer », a déclaré Harouna Niass, président de l’association Bokk Diom qui représente les récupérateurs-trices.

Car si le Promoged n’est pas encore en place, ses effets se font, eux, déjà sentir au quotidien. D’après la dernière étude de WIEGO, même si Mbeubeuss restait ouverte, 67% des récupérateurs-trices déclarent qu’il est maintenant plus difficile d’accéder aux recyclables. Les mesures mises en place par l’Unité de coordination de la gestion des déchets solides (Ucg) ont déjà provoqué des altérations dans la gestion et dans l’organisation de la décharge, a ajouté l’association des récupérateur-trices.

L’impact du covid-19
Ces mesures, conjuguées à l’impact de la pandémie, ont plongé les récupérateur-trices dans une vulnérabilité sans précédent. L’année dernière, 80% des ménages de récupérateur-trices ont subi une baisse de revenus et plus de la moitié des personnes interrogées ont déclaré que leurs ménages avaient souffert de la faim, dont majoritairement les femmes qui sont particulièrement affectées. 7 récupératrices sur 10 déclarent que l’augmentation des responsabilités ménagères les empêche d’aller au travail ou de travailler le même nombre d’heures par rapport à février 2020. « Pour nous les femmes récupératrices, la situation est encore plus difficile, nous avons besoin d’aides sociales et alimentaires, d’un appui financier et d’un système de garderie communautaire pour nos enfants, pour pouvoir travailler », a dit Adja Seyni Diop, Vice-présidente de Bokk Diom et présidente du Comité des femmes récupératrices de Mbeubeuss.

Boudal NDIATH

12 avril 2022


------------------------------------

Vous pouvez réagir à cet article