Une série de courriels échangés entre 2012 et 2016, attribués à Jeffrey Epstein et à plusieurs avocats, responsables politiques et intermédiaires américains, jettent une lumière crue sur des démarches discrètes visant à influencer des dossiers sensibles liés au Sénégal, notamment celui de Karim Wade, ancien ministre et fils de l’ex-président Abdoulaye Wade. Ces échanges font apparaître un enchevêtrement d’interventions financières, de pressions diplomatiques, de lobbying politique à Washington et de discussions autour de projets économiques stratégiques.
Dans des messages datés de janvier 2016, Jeffrey Epstein affirme avoir personnellement réglé un solde financier « dû », expliquant agir dans le but de « récupérer son ami ». Cette intervention est accueillie avec un soulagement manifeste par son interlocutrice, qui le remercie chaleureusement après avoir appris qu’un paiement avait effectivement été effectué. Les échanges laissent entendre qu’il s’agissait d’une action décisive dans un contexte sensible, mêlant urgence et enjeux personnels.
Au-delà de cet aspect financier, les courriels révèlent une mobilisation diplomatique de haut niveau. Bob Crowe, avocat et partenaire du cabinet américain Nelson Mullins, indique avoir tenu des réunions au Département d’État américain. Selon lui, des contacts internes travaillent « en coulisses » pour exercer des pressions sur le président sénégalais Macky Sall et son administration. Il précise également que l’ambassadeur des États-Unis serait impliqué dans ces démarches. L’objectif affiché est d’internationaliser le dossier Karim Wade, notamment en cherchant à faire mentionner sa détention dans le rapport 2017 du Département d’État américain sur les droits de l’homme au Sénégal.
Les échanges font également état d’un lobbying actif auprès du Congrès américain. Vinoda Basnayake, avocate et responsable des relations gouvernementales à Washington au sein du cabinet Nelson Mullins, informe ses correspondants de la participation de collaborateurs influents du Congrès à une mission au Sénégal, organisée avec l’appui de l’Aspen Institute. Elle cite notamment Yebbie Watkins, chef de cabinet du « Whip » de la Chambre des représentants James Clyburn, présenté comme l’un des collaborateurs les plus influents du Capitole. Celui-ci aurait été briefé sur la situation de Karim Wade et se serait montré disposé à rencontrer des membres de son entourage afin d’accroître l’attention politique autour de son incarcération.
Toutefois, ces efforts auraient rencontré des résistances, en particulier après la publication des Panama Papers, qui ont ravivé les soupçons de corruption et rendu politiquement plus délicates certaines initiatives de soutien à Washington.
D’autres courriels, plus anciens, datés de 2012, élargissent encore le champ des révélations. Ils évoquent des discussions autour de projets bancaires et portuaires au Sénégal, impliquant notamment Cheikh Kanté, alors président du Conseil d’administration du Port autonome de Dakar. Il y est question d’un projet bancaire évoqué lors d’une rencontre avec le président Macky Sall à Dakar, ainsi que de relations avec le groupe DP World et des partenaires basés à Dubaï. Ces messages suggèrent des interactions étroites entre responsables sénégalais, hommes d’affaires internationaux et réseaux d’intermédiation.
Un autre message plus informel mentionne un dîner réunissant plusieurs personnalités internationales, dont un ressortissant sénégalais influent, avec l’idée d’évoquer l’aide à apporter à un « ami », illustrant la diversité et la porosité des réseaux mobilisés autour de ces dossiers.
Pris dans leur ensemble, ces courriels, systématiquement assortis de mentions de confidentialité, de secret professionnel et de privilège avocat-client, dessinent les contours d’un système d’influence transnational dans lequel Jeffrey Epstein apparaît comme un acteur central. Ils suggèrent que certaines affaires majeures concernant le Sénégal, officiellement traitées dans un cadre judiciaire ou institutionnel national, ont également fait l’objet de manœuvres, de pressions et de négociations à l’international, notamment aux États-Unis, soulevant de sérieuses interrogations sur le poids réel des réseaux d’influence étrangers dans la gestion des affaires publiques sénégalaises.
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