Une crise ravage le Sénégal. Elle est d’ordre politique. Ses manifestations, encore timides, ne reflètent ni l’ampleur ni la profondeur d’une césure atypique. Est-ce l’aube d’une menace des équilibres tant vantés autrefois pour caractériser la stabilité du Sénégal dans un océan de soubresauts ?
En deux ans de pouvoir, des signes tangibles de dissensions font jour laissant pressentir une série d’évènements troublants. Un Premier ministre fort, «très fort» même, jouissait d’une liberté de parole dont la tonalité des propos incommodait l’échiquier politique très peu habitué à cet invraisemblable renversement de situation. La même situation figeait une bonne partie de l’opinion publique plutôt abasourdie par une inquiétante absence de réaction du Président de la République.
Sonko et Diomaye venaient ainsi de révéler le climat d’hostilité prévalant entre eux. Chacun y allait de son pronostic. Tout comme se démultipliaient les alertes, les avertissements, les menaces, qui ne pouvaient, malgré les saillies, renseigner sur les convictions ou l’état des mentalités des forces antagoniques. Oui, elles s’opposent désormais. Frontalement.
Dès lors, sommes-nous face à une course de lenteur ou de vitesse ? Au rythme endiablé que veut imprimer Sonko, désormais Président de l’Assemblé nationale, répond une course plus sobre, à petites foulées qu’impulse un Diomaye transformé, donnant l‘impression de faire du temps son allié de toujours. Chez le second, le silence est une signature tandis que le premier puise sa force dans son inimitable adresse au bruyant « peuple du Pastef » qui lui obéit au doigt et à l’œil.
Le monde est construit sur des asymétries. A cet égard, ils échafaudent des hypothèses en combinant non sans habileté du reste des facteurs décisifs pour contenir ou piéger l’autre grâce à des supports d’amplification : médias, réseaux sociaux, communicants et communicateurs, entre autres.
Par les actes qu’ils posent séparément dans une sourde rivalité, Diomaye et Sonko ressemblent à des chasseurs de safari. Les maires accourent chez l’un quand les foules jouent les coudes pour obtenir le sésame. Les deux camps ont conscience de la fragilité de leurs démarches à l’aune d’un temps jalonné d’offensives facétieuses, de dérisions, d’acquis précaires, d’adhésions spectaculaires ou de reniements impétueux au gré des conjonctures du moment.
Pour autant, le temps n’est pas suspendu. Ni pour l’un ni contre l’autre. Sous son ancre, l’horloge égrène ses aiguilles à petits sauts. Etant donné que rien ne s’arrête, cette lutte des égos occulte la réalité du moment frappé au coin de la rareté, de la pénurie, du fléchissement du pouvoir d’achat du plus grand nombre de Sénégalais, et d’un lendemain incertain voire aléatoire.
Le premier terrain de frustration n’est autre que le monde rural où s’amoncellent les malheurs du monde. Déjà juillet, et le gouvernement en est encore à des promesses de livrables, engrais, intrants matériels agricoles. Or la saison des pluies ravive les soupçons que rien ne vient dissiper. Les paysans, partagés entre doute et espoir (ou espérance), se délestent de leurs maigres moyens et biens pour assurer une survie hypothéquée par un brumeux horizon, loin de se dissiper.
Le second théâtre de lamentations a trait à la grève générale déclenchée par les syndicats sous l’égide des centrales. Celles-ci ont peu d’emprise sur les travailleurs. Ils s’identifient de plus en plus à leur affiliation de branche. Conséquence : cette grève a été très peu suivie au grand regret de beaucoup d’usagers, pénalisés ou incommodés par les inerties ponctuelles.
Mais en soi, le mouvement se signale à l’attention des autorités dont le sens des priorités évacue les préoccupations des grévistes assez peu stratèges pour réajuster leurs revendications de hausses de salaires quand en majorité les travailleurs réclament le paiement des salaires dus et les arriérés qui s’additionnent. A une autre échelle, de dimension régionale cette fois, le pays rencontre des difficultés que n’appréhendent pas les Sénégalais.
Le Sénégal s’isole en Afrique de l’Ouest. Le rapprochement de la Côte d’Ivoire du Ghana et du Nigéria crée un cercle de dynamisme économique à nul autre pareil. Ces pays partagent bien des affinités enfouies que renforcent aujourd’hui des opportunités complémentaires. Ils tirent avantage de la jonction de leur vision industrielle. De part et d’autre, leurs hommes d’affaires se fréquentent avec assiduité. Ils se côtoient et se tutoient.
Une base de confiance fondée sur le « partage de vécu » s’établit entre eux. Suffisant pour ôter tout doute à toute initiative envisagée. Mieux, ils parlent un langage qui n’a guère besoin d’interprète : le business ! Certes un léger penchant de type anglo-saxon domine le climat des affaires auquel s’habituent désormais les Ivoiriens et dénote une chaleureuse ambiance de prospérité qui se traduit par des audaces de conquêtes plus prononcées parce que plus osées.
Des contrats et des joint-ventures foisonnent et entraînent un essor perceptible de la sous-traitance qui irrigue les PME et les PMI. Cette atmosphère « en goguette » ne règne pas avec le Sénégal moins repu que ses voisins. Au contraire, il n’est plus dans la projection de puissance. Sa capacité d’investissement s’amenuise. Il ne sert à rien de faire la fine bouche.
De fait, Dakar se retrouve dans une surprenante vulnérabilité stratégique pour s’être exclu du nouveau cercle d’influence qui se dessine sans nous. Lâchage…? Peut-être, car l’évolution des contextes reconfigure la physionomie d’ensemble d’une région qui a perdu toute homogénéité depuis la création de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) en rupture avec la Cedeao. Dans quelle situation alors le Sénégal s’est-il mis ? Se forge-t-il une ligne d’action forte et convaincante lui permettant d’être mieux écouté de tous les protagonistes ? Un défaut de vigilance et un manque notoire d’ambition expliquent quelque peu l’immobilisme de Dakar face aux mutations de la région.
L’illisibilité de notre doctrine diplomatique aggrave le « cas » de notre pays dont les atouts et les attributs d’alors n’opèrent plus comme autrefois. Un grand dessein est à bâtir avec une offre de diplomatie plus séduisante et convaincante à la fois pour faire écho à l’ambition nourrie. Tâche difficile, voire ardue, mais pas impossible. Très certainement, Dakar possède encore un réservoir de sympathie et de notoriété même amoindries.
N’ayant plus le monopole des succès politiques et électoraux, le Sénégal peine à se réinventer. Il souffre même d’un recul démocratique avec le surgissement sur l’échiquier de radicalités politiques qui s’en prennent aux médias, prônent des discours de rupture, titillent avec imprudence la magistrature et encouragent l’émergence d’individualités sulfureuses dépourvues d’épaisseur ou de lucidité, douées en revanche pour surfer sur des vagues populistes écrasantes et très peu fécondes.
La vie économique souffre de ces avatars. Il n’est pour s’en convaincre que d’observer le lancinant déclin industriel de ce Sénégal jadis base d’éclosion et lieu d’exubérance de produits manufacturés. La destination Sénégal était prisée. Banques et firmes optaient pour ouvrir des filiales à Dakar bénéficiaire d’avantages comparatifs qu’aucune autre capitale, pas même Abidjan, n’avait pour rivaliser à armes inégales !
La rivalité politique Sonko-Diomaye rejaillit sur le parcours économique et financier de notre pays qui en pâtit lourdement. Il est à craindre une subite émergence de mouvements spontanés pour exprimer un ras-le-bol latent. Les dirigeants actuels ont-ils le sens du tragique afin d’éviter le désenchantement ? Le personnel politique doit se montrer plus souple et réaliste pour écourter l’état récessif de l’économie sénégalaise.
S’il a les yeux rivés sur 2029, quelle perspective se dessinedans la période intermédiaire ? Focaliser le débat public sur des enjeux électoraux biaise les urgences qui ne trouvent guère de relais amplificateurs susceptibles d’inverser les priorités par des mouvements de pression ou de résistance. Les effets délétères de la politique politicienne saturent les opinions, lassées des intentions rébarbatives mais prudentes face aux surenchères. Elles gagnent en lucidité à mesure qu’elles perdent les illusions.
Par Mamadou NDIAYE








