L’or s’achète à prix d’or ! Sur toutes les places fortes, la frénésie s’empare des marchés. En retrouvant des couleurs et des hauteurs, le métal jaune aiguise les appétits. Il incite même les producteurs et les acteurs à plus de vigilance et de précaution devant des incertitudes et des caprices que draine une conjoncture facétieuse.
Celle qui sévit en ce moment, l’est davantage. A cela s’ajoute un fantasme digne des Mille et Une Nuit : Kanka Mussa et son odyssée avec une inépuisable cargaison d’or qui faisait chuter le cours du métal à chacune des nombreuses étapes de son fabuleux pèlerinage à la Mecque.
A l’échelle internationale, l’inversion de tendance favorise un regain d’intérêt tout en relevant le niveau du cours de l’or qui, du coup, démontre qu’il n’a jamais cessé d’être une valeur refuge. Ce n’est nullement une vision fictionnelle, mais une réalité qui se déroule sous nos yeux.
Pour preuve, la Banque centrale de Madagascar a décidé de mobiliser les gros moyens pour assainir son secteur de production sur toute l’étendue de la Grande Ile. Adepte de l’économie réelle, elle prend le lead d’organiser la filière et de ne rien laisser s’échapper par des voies illicites. Par cette volonté musclée, l’économie malgache se consolide grâce à la sauvegarde d’une tonne d’or qui se volatilisait chaque année précédemment. Le préjudice était énorme.
Le Ghana n’est pas en reste. Premier producteur du précieux métal, Accra affiche sa détermination à lutter sur deux fronts : assurer sur place toute la transformation de l’or extrait et anéantir le ruineux trafic des orpailleurs indélicats. Les Ghanéens tirent une légitime fierté de l’or qu’ils détiennent : pureté, éclat et qualité ! Ils mènent de ce fait l’offensive pour la réputation du caratage de leur or.
Et détail amusant, les plus hautes autorités misent sur la Banque centrale comme « tête de file » dans cette ambition de puissance qui se fonde sur une quête de prospérité. On le voit des Banques centrales bougent. Se sont-elles passé la consigne ? C’est tout comme. Puisque les mesures préconisées se ressemblent malgré l’éloignement et la morosité ambiante due, à n’en pas douter, à la guerre du Golfe, au ralentissement du trafic et au rétrécissement du passage des navires marchands sur le Détroit d’Ormuz.
Entendons-nous bien : le Ghana n’opère pas un raid solitaire. Il déploie plutôt une politique de maîtrise de ses ressources stratégiques. Elle séduit grand monde. Dans sa logique, qui se veut lucide et rationnelle, les intérêts prévalent sur les passions. Est-il possible de transposer l’approche ghanéenne sur le vaste espace ouest-africain ? Ou à défaut s’en inspirer tout au moins pour changer la physionomie générale ! Non seulement le pays accroît ses réserves mais il a la haute main sur le contrôle en amont et en aval de l’extraction de l’or et de son raffinement.
Dans la zone CFA, l’opinion s’agace de ne voir et n’entendre la Banque centrale qu’en de rares circonstances alors que la complexité des situations exige qu’elle sorte de sa réserve et rassure par la cohérence de ses options.
La Bceao ne dit rien de la flambée galopante des prix.Résultats : effondrement du pouvoir d’achat des classes moyenne. Pourquoi un tel silence ? Par définition, assurer la stabilité des prix constitue « l’objectif prioritaire » de sa politique monétaire. Le gouverneur, Jean-Claude Kassi Brouest peu visible quand ses collègues des instituts d’émission des autres aires géographiques apportent davantage d’éclairages, dissèquent, décortiquent, analysent et s’adressent aux populations.
Ils découvrent la paupérisation et constatent des fermeture de petits commerces tenues par des femmes, veuves (souvent) et soutiens de famille. Les mêmes pronostiquent des scénarios de sortie de crise et s’impliquent dans la recherche de solution pour désamorcer les tensions ou les chocs susceptibles de secouer les économies.
La Bceao, elle, rase les murs. Que dit-elle de l’arrivée massive des surfaces commerciales dans les centres urbains ? Plus nantis et mieux organisés, ils s’implantent en conquérants,puis raflent tout le marché en le réorganisant autour de leurs chaînes de valeur. Impitoyable. Pour se faire bonne conscience, certains produits du cru, nettement mieux emballés, sont admis sur les présentoirs des grands surfaces. Les prix sont-ils rémunérateurs pour les agriculteurs et les maraichers ?
Ne nous étonnons pas un jour de voir la grande distribution servir de débouchés aux produits achetés à l’étranger à bas prix et même hors saison. L’essor des supermarchés n’en est qu’à ses débuts. Sur l’axe Diamniadio-Mbour-Fatick-Kaolack, l’étalement urbain sera le fait saillant d’un nouveau mode de consommation articulé à une massive implantation de services en bordure des villes. En principe un présence significative de supermarché devrait valoir au pays une offre de produits, des prix bas et un pouvoir d’achat accru. En lieu et place il faudra redouter des effets pervers : des exclus, des filières agricoles éjectées du champ de concurrence et l’élimination du commerce de prooximité.
Cette perspective masque un autre paradoxe : la modernité des infrastructures n’est pas la résultante d’une économie elle-même modernisée. Cette dernière est même obsolète. Si bien que l’absence d’industrie sera compensée par des importations à la hauteur des besoins des couches sociales émergentes. Les mutations qui en découlent changeront le visage de notre économie dont la guerre des prix ira s’amplifiant.
La Bceao ferme les yeux. Que fait-elle pour le contrôle des marges des intermédiaires ? Quelle stratégie de soutien aux producteurs locaux en proie au doute et hantés par la disparition d’un activité de survie ? Moins elle s’active, mieux c’est ! Cette étonnante attitude contraste avec son rôle de veille et d’anticipation. Nourris par le beau climat dakarois d’Alizé, les banquiers centraux optent pour la discrétion en s’enfermant dans leur immense tout d’ivoire. Or le contact avec l’économie fonde la pertinence des projections de la Bceao.
A-t-on vu le Gouverneur sillonner les campagnes, s’enquérir de l’évolution des cultures de coton au Bénin et au Sénégal, visiter des plantations de cacao à Soubré, Duékoué, San-Pédro, Daloa ou Aboisso ? Cerne-t-il en amont les difficultés et les défis majeurs ? S’est-il une fois rendu dans d’autres régions minières du Togo, du Bénin, du Sénégal ou de la Côte d’Ivoire ? Un tel déficit d’immersion n’est pas propre à la Banque centrale. Même les Ministres de l’Economie et des Finances des pays en question sont logés à la même enseigne ! Ils vivent reclus dans des bureaux capitonnés et n’ont de liens avec les réalités qu’au travers de rapports, d’études, de notes, de graphiques ou de tableaux de simulations qui ne remplacent pas, loin s’en faut, les descentes sur le terrain.
Sur un autre registre un spectre plus large de l’opinion africaine s’émeut d’observer le silence de l’Institut d’émission devant les facéties d’Agences de notation qui se jouent de nos économies, des cohésions nationales et des facteurs d’équilibres en émettant des sentences sans appel. A quoi bon disséquer un risque-pays si c’est pour aggraver le même risque avec pour conséquence, le retrait ou le repli d’investisseurs fondés sur d’autres raisons pour s’installer !
Il y a trois agences qui dominent le marché et imposent leurs vues et leur lecture de la marche du monde. Et pourquoi pas de la cadence ? De vieilles institutions, plus que centenaires, ces Agences influencent négativement la géo-finance mondiale au profit des aires évoluant sous le giron du libéralisme en distribuant bons et mauvais points au gré des examens de solvabilité.
Une pratique qui n’avait guère cours devient courante maintenant. Car autrefois, ces Agences se rendaient dans les pays à intervalles plus espacés. Ces écarts de périodicité permettaient aux pays de se réajuster, d’apprendre de leurs erreurs, de les corriger au besoin et surtout de rectifier.
Dès lors comment comprendre que Moody’s intervienne presque tous les ans dans les mêmes pays, par les mêmes méthodes, par les mêmes grilles d’analyses en concluant toujours par les mêmes perspectives, pessimistes, apeuranteset rédhibitoires. Elles suscitent l’angoisse et assombrissent les horizons sous le regard accommodant du Fonds monétaire quis’en sert comme d’un bréviaire opérationnel.
Même le caractère sentencieux des alertes des Agences de Notation n’est assujetti à aucune circonspection avant d’agir. Ni prudence. Ni patience. Mais empressement à jeter le trouble en accablant confusément les dirigeants des pays du sud qui ne trouvent grâce à leurs yeux.
Par Mamadou NDIAYE








