Va-t-on vers des impasses au Sénégal ? Une série ininterrompue de crises non résolues risque d’alourdir le climat délétère qui prévaut en ce moment. Toutes les chapelles politiques s’activent pour être au banquet de la parole. Les forces sociales ne sont pas en reste. En témoigne, la récente grève de trois jours décrétée quinze jours plus tôt en « guise d’avertissement » à un pouvoir qui manque de clarté dans ses options prioritaires de gouvernance.
L’illisibilité de son action se complique avec les velléités de blocage qu’agite à l’assemblée nationale le Pastef, parti majoritaire à l’endroit du gouvernement dont le Premier ministre s’apprête à défendre la loi de finance rectificative auprès d’une représentation nationale pour le moins rétive. Ce scénario inédit de « face à face » constitue la première hypothèse d’impasse politique et budgétaire à la fois.
Des urgences se télescopent sur plusieurs fronts. Presque partout un constat alarmant : des inondations, rentrée calamiteuse des classes, économie atone, déficit chronique du budget, baisse des recettes et hausse des dépenses publiques, endettement massif, délais incompressibles de remboursement des prêts consentis. Faute de moyens et de leviers financiers, le Gouvernement est dos au mur. Il n’a pas les moyens de ses ambitions. De surcroît, il doit faire face à plus de contraintes pour discipliner sa « folie dépensière ». Sinon son initiative de rectification ne sera ni sincère, ni crédible.
L’actuel Premier ministre récuse cette infamie. Le Parlement et la Primature jouissent de prérogatives encadrées par la loi. Les deux institutions exercent ce droit sans en tirer gloire ou vanité. Les personnalités qui les incarnent doivent tuer en elles tout orgueil afin de privilégier l’intérêt supérieur de la nation à placer par nécessité absolue au-dessus des contingences. En outre, elles peuvent s’en affranchir sans pour autant perdre la face.
Mieux, chacune d’elles peut suivre ses inclinations et se montrer accessible à des concessions dans le but d’adopter un choix budgétaire consensuel. Notre économie produit moins de richesses. En soi, c‘est une perte de position, de poids et d’attractivité des investissements. Nous vivons même une période de récession qui ne dit pas son nom de peur d’aggraver une morosité ambiante. Le choc énergétique se vit au quotidien. Comment l’amortir sans esquiver la charge de responsabilité ?
Cette question divise l’exécutif et le législatif. Ils s’opposent sur la manière de procéder. Le premier décèle des surenchères politiques et privilégie le dialogue pour faire passer « les urgences » : entendre le vote de la LFR. Le second la conteste et, pour faire court, l’a déjà rejetée en commission au motif qu’elle répercute la dépense sur les populations qui cessent ainsi de bénéficier des mesures sociales de subventions. Ces désaccords donnent une idée des démarcations qui se profilent. La discordance qui en découle est de nature à rendre effective la rupture, qui en s’approfondissant, creuse l’écart pour installer le pays dans une atmosphère de soupçons et de suspicion.
A ce stade, surgirait l’autre impasse, financière celle-là, avec au loin le regard de biais du Fonds monétaire international, intrigué et amusé mais pas désarçonné tout de même ! Le Fond, prudent, n’a toujours pas décaissé. Echaudé par les variations de lignes des dirigeants actuels, il s’efforce, sans bruit, de les voir évoluer au gré des conjonctures tout en observant les tendances lourdes de ce remuant pays face aux urgences et aux pressions.
Les tenants du pouvoir et ceux de la majorité à l’assemblée ne partagent plus la même lecture des changements à opérer. Ils ne partagent plus la même grammaire politique. En clair, ils ne se font pas de cadeaux. Ces divergences, loin de s’estomper, paralysent toute action publique censée dénouer les crispations. Une politique qui ne sert pas nuit ! En a-t-on conscience de part et d’autre ? Pas si évident.
La récente sortie de l’ancien Premier ministre Amadou Ba n’est pas passée inaperçue. Il en appelle au dépassement des clivages. En quelque sorte il sonne le tocsin avertissant les intéressés que l’Etat transcende les égoïsmes. Le comprendre peut atténuer les dissensions. Mais persister dans l’entêtement invalide toute prétention au bon sens. Les déficits se creusent. En termes de projection, ils se hissent à 7,5% du PIB contre 5% dans la loi de finance initiale (Lfi). Un tel indicateur révèle la proximité du précipice et sa profondeur abyssale. Voudrait-on s’en éloigner qu’il n’y a pas quatre chemins à emprunter.
Ce subtile bras de fer illustre par ailleurs le paradoxe de situation que vit l’Etat à son sommet. Les fins connaisseurs des arcanes du pouvoir redoutent une cristallisation des positions débouchant sur des radicalités ou des immobilismes au risque de déstabiliser les précaires équilibres. Il s’y ajoute un mur de méfiance qui ne rend aisé aucun rapprochement préconisé pour dissiper les malentendus. Au contraire, la méfiance se transforme même en défiance.
Dans ce cercle ombrageux, se côtoient hommes à paradoxes et hommes à préjugés. Un tel univers prend des allures de Dallas : impitoyable ! En revanche, dimanche dernier face à la presse, le Premier Ministre Al Aminou Lo excluait les sirènes du blocage de sa matrice d’actions. Il se dit « prêt à dialoguer » avec son prédécesseur, Ousmane Sonko. Lequel, atténuant sa ferme prise de position de la semaine d’avant, attache de la bienveillance à toute démarche visant à trouver un accord pour « sauver les meubles » et huiler les rapports.
Seul compte pour lui, un budget de «sincérité » et de « franchise » qui ne dépouille pas les Sénégalais de leur vacillant pouvoir d’achat. En tant que loi organique, la LFR tient en haleine les deux instances obligées de s’entendre pour son adoption pourvu que la grandeur continue d’habiter encore les acteurs de ce jeu de grande habileté mêlant artifice et doigté avec un art consommé de la dissimulation. La vive crainte d’un blocage engage une énorme responsabilité. Qui serait prêt à l’assumer ?
Personne n’en tirerait un quelconque avantage politique ou un gain économique au vu de la dégradation des finances publiques, du traitement de la dette, de la baisse des subventions (carburant, électricité ), de la vérité des prix, de l’inflation et surtout du relèvement des taxes. Il est possible de mettre en place un nouveau dispositif d’élargissement de l’assiette fiscale et de hausse conséquente des taxes frappant les produits de luxe : voitures, mobiliers, bijoux, parfumerie, cigarettes, alcool, liqueurs, charcuterie, etc…
A ce propos, les pouvoirs publics se montreraient-ils plus décisifs dans une réorganisation inéluctable de l’architecturefiscale visant les nouveaux riches sénégalais prompts à fêter le « premier milliard » à grands frais, mais tout aussi malicieux pour s’évanouir dans la nature en rechignant à s’afficher en dignes contribuables. Ce paradoxe là aussi constitue un autre trait de l’impasse dans laquelle se meut le Sénégal coincé entre une économie moribonde et une atmosphère politique qui frise le burlesque ou le grotesque. Le tragique attendra…Ici et là se constituent des alliances de revers avec un espoir de réussite tout en faisant échouer l’adversaire d’en face.
L’autre figure de proue de l’échiquier qui entend sortir de son mutisme est Idrissa Seck, ancien Premier ministre également. Avec le recul, il observe la scène politique et ses soubresauts.Qu’en dira-t-il ? En attendant, les silhouettes bougent. Et Macky, si loin, si près…!
Par Mamadou NDIAYE








