Un souvenir du passé incite à la mélancolie. L’âge d’or, c’était hier ! Trêve de rêve : la période de prospérité répandue relève d’une époque révolue. Inimaginable qu’elle se reproduise. L’avenir s’assombrit puisque l’abondance s’étiole. Or celle-ci fondait le bonheur partagé autrefois. Désormais, pour vivre heureux mieux vaut se cacher. D’où la forte dégradation des mœurs qui s’observe.
Même la pratique du bien, pour conjurer le mal, change de forme et d’aspect. Pour peu, les bonnes pratiques s’effacent pour laisser place à l’incongruité. L’indécence et l’insolence fleurissent. La bienséance, elle, se fane. Les actes de grossièreté surabondent. De même que se propagent les incivilités. L’effet multiplicateur et le caractère excessif inhibent les rapports sociaux, de moins en moins courtois, quand ils ne se distendent pas au sein d’une société qui se modernise certes mais perd en route son âme distinctive.
Plus personne ne s’indigne. L’indifférence gagne du terrain. Plus grave, tout un chacun détourne le regard. Ce changement d’échelle, beaucoup le perçoivent mais très peu l’appréhendent. La méfiance qui s’installe traduit avec éloquence la crise de confiance qui nous éloigne de notre héritage commun. Avons-nous baissé les bras ? Sommes-nous impuissants à agir ?
Il y a lieu de le croire dès lors que s’affaiblissent les alliances, entraînant des ruptures d’équilibre avec comme conséquence une constellation de conflits de valeurs. Cette phase peu glorieuse préoccupe. Car les litiges ne se règlent plus au sein des cercles familiaux. Ils débordent le cadre de l’intimité.
La fréquence des contestations ôte aux sages des clans tout pouvoir de règlement que leur conféraient autrefois l’âge, la respectabilité et le fait d’être le dépositaire des traditions consensuelles. Ces sages ruminent leur amertume. Ils ont compris que la clameur dessert plus qu’elle ne rehausse le prestige ou le rang. Moins ils interviennent, plus ils sauvent les apparences non sans une discrète pression des proches entourages.
Face aux caprices du temps présent, ils songent aux époques précédentes, aux épopées d’alors. Entre eux et les nouvelles générations, seuls prévalent le patronyme, la référence à l’ancêtre commun ou l’appartenance à un socle qui se lézarde. Les procès prennent le relais. Les « protagonistes » s’affichent avec ostentation, s’épient ou se lancent des piques et alignent à l’occasion tout un arsenal de séduction, de conviction ou d’impulsion.
La déraison s’empare des esprits. Les médias et les avocats s’en mêlent. Les ingrédients d’un feuilleton judiciaire se mettent en place. De vrais show comme les auraient aimé les séries télévisées à la sauce sénégalaise ! Plus personne ne recule. Les familles se déchirent dans les tribunaux, devant des témoins occasionnels et amusés, s’ils ne sont pas désabusés, tout simplement.
Devant ces incongruités, les uns s’esclaffent, d’autres s’apitoient ou opinent. D’autres encore se morfondent. Bref les scènes de « spectacles » offertes incommodent. Plus d’un s’effraie à l’idée d’un effondrement des familles comme vivier d’épanouissement, de fierté et d’enracinement.
Ne nous y trompons pas : tant en ville qu’en campagne, le noyau familial se disloque. Il est parsemé de bouffée d’impatience et de coups de sang difficiles à contenir quand s’en mêlent des rivalités jusque-là étouffées voire enfouies. Où donner de la tête face à un tel déferlement de défiance, de défi ou de suspicions ? A l’origine ou à la base, surgit toujours le choc des convoitises des biens ou un désir inassouvi d’appétence ou de jouissance indue et abusive, violemment contestée au demeurant.
En volant en éclat, la cohésion accouche de divisions inextricables dans un fouillis lui-même indéchiffrable. En clair, il n’y a guère d’esprit de corps. Des tranchées s’ouvrent et se referment au gré des pièges tendus ou à éviter non sans malice ou délicatesse. Les solidarités se dissolvent comme du sucre… salé !
Les affrontements, inéluctables, ne faiblissent pas. Au contraire, ils sont entretenus par des « mains invisibles », derrière le rideau avec usage d’acerbes munitions verbales quand se présentent des opportunités. Parfois les querelles et les clivages sont héréditaires comme d’autres héritent de fortunes, de fonds de commerce ou d’usufruits…
De ce fait, les fraternités de façade et surtout à géométrie variable donnent souvent l’impression d’un arrangement à l’amiable sans pour autant dissiper les doutes ou restaurer la confiance. Les uns et les autres, instruits par des comportements antérieurs, ne jettent pas la haine à la rivière.
Plutôt jouent-ils la carte du temps élastique en vue de détecter des assouplissements susceptibles de conclure accords, même imparfaits. La peur ou la méfiance ne dirigent pas une vie surtout quand on sait que le temps sépare plus qu’il ne répare… La décomposition des relations dans les fratries trouve son prolongement dans la politique, lieu par excellence des désaccords et dérivatif des bras de fer entre « belliqueux ».
L’humeur massacrante des paysans donne plus d’ampleur à la colère qui couve dans le monde rural. L’arachide ne trouve pas acquéreur. Du moins pour le moment. La longue attente de l’ouverture de la campagne de commercialisation accroit l’exaspération des agriculteurs irrités par les silences des pouvoirs publics et l’absence de réponses non équivoques aux nombreuses interrogations qui fusent de partout. En toile de fond de ce sombre tableau, se pose avec acuité l’équation de l’arachide.
La graine n’enchante plus grand monde. A l’évidence, elle ne procure plus d’aisance à ce monde rural qui l’avait, jadis, adoubée. Désormais, ce monde va à pas lents. Leur ordinaire s’effiloche. Que de la peine et du labeur. Donc moins d’avantages au gré des saisons.
A ces facteurs s’ajoute l’illisibilité de la politique agricole du gouvernement cerné par des urgences économiques et sociales. En écoutant à longueur de semaine les paysans, on s’aperçoit que l’exaspération gagne les rangs, d’une région à une autre, toutes bastions de la culture arachidière. L’extension à l’infini des surfaces emblavées masque la déroute d’une pâle filière.
La situation actuelle ne met personne dans une position avantageuse. Les paysans crèvent faute de revenus alors que la soudure persiste. Les greniers sont vides. Tandis que les graines s’amoncellent à perte de vue faute de points de collecte, autrefois sites de convergence des agents agricoles, des banques et des opérateurs économiques.
Ces signes de prospérité, ayant disparu, attristent les paysans qui n’écartent plus d’actes de radicalité pour se faire entendre à défaut d’être compris et soutenus. Jamais ils n’ont été associés de façon significative à la recherche de solutions pérennes. Est-il raisonnable que le monde rural soit depuis la nuit des temps l’espace de complaintes et de contraintes ? Faut-il se préoccuper de leur malaise, terreau fertile d’une grosse colère en rase-motte ?
L’évitement ne saurait tenir lieu de politique. La seule politique qui vaille consiste à rencontrer les acteurs et à leur présenter l’état réel des finances dédiées à la campagne. Le supplice dure. La peine ainsi infligée aux paysans demeure une humiliation irréparable. La paix s’achète quand la guerre n’a pu être évitée ! Parole d’un expert rompu au terrain.
Quand le monde rural gronde l’amplitude atteint les villes, et Dakar en premier ! L’arachide a cessé d’être un levier de promotion sociale. Il n’est pour s’en convaincre que de voir la paupérisation des campagnes, la chute des revenus et l’endettement massif des paysans. Certains délaissent cette culture de ruine avec sa longue trainée de désolation.
D’ailleurs la population rurale diminue. En soi, c’est un tournant qui s’amorce. D’autant que les fils de terroir voient d’un mauvais œil l’agriculture devenue moins gratifiante. Qui disait que les politiques n’aiment guère les citoyens émancipés…!
Par Mamadou NDIAYE







