Pile, c’est le FMI ! Face, la péninsule du Golfe persique ! La boussole financière ne change ni d’aiguilles ni de cadran, mais de nouvelles options d’orientation se manifestent. Entre Washington et Abu Dhabi, Dakar ne se fait pas prier pour opérer son choix. Un choix dicté par une sévère conjoncture. À quoi s’ajoutent les urgences et les impondérables qui échappent bien évidemment à la prévision. Les deux capitales fédérales, bien que géographiquement distantes, représentent des marchés de changes où se nouent et se dénouent d’importantes transactions de monnaies et de devises. L’orientation des cours détermine le niveau et le volume des échanges entre acteurs dont la puissance des interventions obéit à d’indiscutables critères d’efficacité.
Cap sur le Far East imbibé de pétrole et de gaz. Depuis leur découverte au siècle dernier, cette florissante zone « bénie des dieux » a « nourri » l’Occident et façonné sa prospérité. La région, chargée d’histoire, offre un marché de consommation. Beaucoup d’avoirs demeurent placés dans des banques anglaises, allemandes, françaises et américaines. Rien d’étonnant à cela dès lors que le pétrole alimente le complexe industriel occidental. En revanche, le conflit larvé entre Israël et l’Iran révèle au grand jour la vulnérabilité des États arabes, obligés par nécessité de confier leur sécurité à l’ogre américain qui y voit un intérêt de forte préservation de ses sources d’approvisionnement en énergie.
Privé de ressources longues, le Sénégal sort des sentiers battus et s’adresse à des marchés atypiques. Ceux-ci sont liquides. Mieux, ils jonglent avec des devises fortes détenues dans cette constellation de villes-États qui jouissent d’une insolente santé financière. Bienvenue à l’Euro-dollarland ! L’argent ruisselle à flot. Au sultanat d’Oman, à Abu Dhabi, à Bahreïn, à Koweït City, l’opulence se reflète dans les exubérantes tours qui toisent les cieux et les immenses centres commerciaux, lieux par excellence des démonstrations de puissance.
Un tel empilement de cash séduit et attire à la fois. Les grandes firmes y implantent des filiales. Les banques centrales, pour mieux observer les dynamiques qui y ont cours, se ramifient à mesure que les marchés deviennent complexes. Des acteurs de premier plan dans la gestion de portefeuilles ou de fortune, de fonds de pension ou d’investissement accourent de partout pour s’installer dans ces scintillantes villes agglomérées. Elles dégagent presque la même allure d’opulence sur fond de rivalités discrètes entre les aristocraties et les monarchies régnantes. Côté cour, une permanente quête de puissance. Côté jardin, la flamboyance dans de somptueux palais des « Mille et Une Nuits » !
Par cet éclat tapageur, le Golfe arabo-persique est également la destination privilégiée des professionnels du placement : mutual funds US, fonds communs anglais, SICAV françaises et trust banks nippones. L’arrivée de cette dernière vague d’acteurs témoigne d’une mutation des places financières avec l’inclusion du risque comme facteur d’incitation et, surtout, la spéculation comme mode opératoire. Les actifs sont soumis à des fluctuations de prix dans l’unique but de réaliser des profits rapides en misant sur des anticipations de marché. Les valeurs fondamentales ne sont pas en cours dans ce monde adepte de la culture expéditive. D’où la crainte (et les angoisses) des milieux traditionnels de la finance mondiale.
La différence de fond se joue en termes de temps face aux incertitudes liées aux événements qui se succèdent dans un futur aléatoire. En se déportant vers le Moyen-Orient, le Sénégal tente d’élargir sa palette d’investissement. Ce détachement est-il maîtrisé ?
Lors de sa déclaration de politique générale, le Premier ministre Ousmane Sonko n’excluait pas de diversifier les sources de financement pour ne plus « subir de dictat ». Allusion à peine voilée au Fonds monétaire qui subordonnait la reprise des négociations au respect des conditions alignées par l’institution. Les nouvelles autorités, à cheval sur leur doctrine de souveraineté, ne se montraient pas enthousiastes. Elles rechignaient à prolonger des discussions « sans lendemain ». Leur refus s’apparente à une volonté de s’émanciper du FMI à qui il est reproché son « manque d’intention politique » clairement exprimée.
Dans certains cercles proches de la Primature, l’institution de Bretton Woods ne favorise plus la stabilité économique. Au contraire, elle fragilise des équilibres obtenus au prix de douloureux efforts d’ajustement et de flexibilité qui, à la fin de la journée, s’avèrent improductifs et paralysants.
Pour autant, le cap fixé vers le Moyen-Orient ne garantit pas un meilleur sort à notre pays. Les investisseurs basés dans le Golfe recherchent des rendements meilleurs que ceux en cours en Europe et en Amérique où les taux d’intérêt baissent inexorablement. Voilà pourquoi ils s’intéressent aux obligations d’État. D’aucuns y voient un « placement sans risque » du prêteur à travers ce swap de rendement total (TRS), qui exclut toute participation au financement d’infrastructures.
S’agirait-il, pour Dakar, d’un « contre-feu » aux fins de déplacer le curseur sur ces économies de casino ? L’arbre ne doit pas cacher la forêt. En d’autres termes, les liquidités présentes et visibles ne doivent pas occulter les délicatesses que cache leur facilité d’obtention.
Outre l’aspect spéculatif, il y a lieu de déceler les risques encourus par l’engagement des responsables au nom de la Nation, du peuple et de l’État qu’ils sont censés représenter. La démarche jusque-là suivie pour contracter ces prêts a soulevé dans l’opinion publique des objections majeures. En écho, la société civile a donné de la voix, exigeant même toute la lumière et la publication dudit contrat avec le bailleur aboudabien dont les termes sont discrètement conservés.
Pourquoi avoir attendu le décaissement pour s’expliquer sur les circonstances de l’octroi ? Ne valait-il pas mieux s’expliquer en amont sur la démarche à entreprendre pour réduire les angles d’incertitude ? On l’a vu : le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, s’est fendu d’une laborieuse conférence de presse sans être sûr d’avoir convaincu grand monde du bien-fondé de l’action engagée pour bénéficier de cet instrument de couverture.
Après tout, les dettes contractées le sont au nom du peuple sénégalais, la seule constante, alors que les régimes qui se succèdent ne sont que des variables ! Quel actif le Sénégal a-t-il cédé pour s’octroyer le montant ainsi alloué ? En outre, quelle est la valeur de la créance à l’échéance de remboursement ? En définitive, qui assume le risque de baisse de valeur de l’actif en question ? Qu’adviendrait-il en cas de défaut de paiement ?
La peur et l’inquiétude habitent les Sénégalais. Ils appréhendent, non sans angoisse, ce nouveau type de transaction avec des acteurs très connus pour « courir les prétoires ». C’est un univers de contestation, de litiges, de conflits, de contentieux et de procès retentissants.
Dans le passé, les dettes n’étaient pas aussi suspectées qu’elles le sont de nos jours. Question de gouvernance ? L’époque est plutôt bruyante. Ensuite, l’opinion publique compte. Elle s’exprime. Certains des avis émis détonnent par leur pertinence. Parfois, l’éclairage vient des débats contradictoires entre économistes dont les arguments fleurissent à longueur de colonnes des journaux ou sur les pages des réseaux sociaux.
Ne pas tenir en considération ces éléments expose les gouvernants au défi permanent des citoyens, à la curiosité des médias et à l’observation attentive des investisseurs institutionnels. Par ces « regards croisés », tout pouvoir a le devoir impératif de se montrer à la hauteur des circonstances et des événements.
L’option de s’orienter plus vers l’Orient que vers l’Occident marque-t-elle un tournant décisif dans la gouvernance économique des politiques publiques du Sénégal ? Jadis bénéficiaire privilégié des partenaires techniques, le pays mise sur ses ressources en hydrocarbures pour se faire adouber des puissances pétrolières du Golfe. Pourvu que les premiers pas n’induisent pas d’errements fâcheux…
Par Mamadou NDIAYE








