Quelle idée les Sénégalais ont-ils de la grandeur ? Caressent-ils le rêve de se voir en une nation forte et unie ? Songent-ils à placer le Sénégal au rang de pays attractif, doté de moyens de réaliser de grandes ambitions ? Veulent-ils (ou peuvent-ils) assumer des rôles importants en lien direct avec les responsabilités qui vont avec ? À ces interrogations et d’autres en sourdine, la réponse pourrait varier en fonction des motivations, du caractère, du sérieux et des capacités de chacun. À qui reviendraient le choix et la décision, autrement dit l’engagement ? Bien entendu, l’instance politique se voit interpellée. À elle de se montrer à la hauteur des enjeux.
Dès lors, y a-t-il des figures d’incarnation au sein de la classe politique ? Sans doute. Mais très peu. Le débat public, qui devrait refléter la qualité de la classe politique, tourne autour de sujets délirants, contreproductifs et dépourvus de contenus réels. Le discours l’emporte sur l’action. Surtout l’action de transformation, noyée dans une surenchère verbale qui en dit long sur l’inversion de sens des priorités. Les pactes d’alliances se font et se défont au gré des contextes et des lectures différenciées qui en résultent. Les chapelles se multiplient, de même que foisonnent les appels au ralliement.
Une telle confusion entretient une tension permanente, jeu favori des politiques qui jonglent avec les mythes, les symboles et les imaginaires auxquels se rattachent les masses. En quête de pouvoir, l’homme politique s’active sur tous les fronts, s’affiche partout et s’agite. Une fois le pouvoir conquis (ou acquis), le même homme aime se dissimuler. Le plus souvent, il agit dans la discrétion. En clair, il privilégie l’ombre, peut-être même la pénombre, et ne souhaite pas, de ce fait, attirer l’attention. En quelque sorte, l’intensité est à géométrie variable.
L’idée de grandeur habite-t-elle nos hommes politiques du moment ? À les observer de plus près, chacun voit midi à sa porte. Ils veulent garder les faveurs, quitte à les accroître en « gérant les opinions ». Les nouvelles autorités éprouvent-elles le besoin de revisiter la grandeur du Sénégal ? Les premiers dirigeants ont été fondateurs, pionniers, éclaireurs et, d’une certaine manière, soldats pour circonscrire un territoire, planter un drapeau et fouetter l’orgueil national. La stabilité actuelle est le fruit d’un long et patient labeur inlassablement forgé par des « mains nues » d’alors.
Cela dit, les nouvelles autorités appartiennent certes à une « génération de rupture » dont l’amorce est toujours attendue. En ce sens, elles savent ce qu’elles doivent aux générations précédentes. N’ignorant rien du legs reçu, le pouvoir aura pour obsession de le préserver tout en l’enrichissant d’un apport découlant de sa pratique propre. Or, de nos jours, le sommet de l’Exécutif est pris dans un tourbillon de bisbilles. Réelle ou supposée, la mésentente entre le président de la République et le Premier ministre prend l’allure d’un désaccord politique relayé par les « seconds couteaux » qui s’en donnent à cœur joie, sans retenue et souvent même avec un soupçon d’enthousiasme naïf, préjudiciable à la symphonie victorieuse de mars 2024.
Que l’union sacrée se transforme en « droit d’inventaire » cache mal les incohérences d’un dessein politique qui se résume à une dualité sur fond d’appétit de pouvoir, au détriment des attentes légitimes du « peuple 54 % », médusé et perplexe ? Il y a une nette démarcation de lignes sur fond de discorde qui, pour profonde qu’elle soit, n’atteint pas encore la dissension tant redoutée au sein du Pastef, parti fraîchement arrivé au pouvoir et déjà à l’épreuve ! Tout de même, le clivage persiste. Et les affidés des deux têtes de l’Exécutif « occupent le terrain ».
Au panache de l’un répond l’élégance de l’autre. Les deux camps s’attribuent des mérites et se livrent à distance un duel à fleuret moucheté avec la bénédiction des « mains invisibles ». Va-t-on vers une crise de régime ? Les intéressés se taisent mais agissent derrière les rideaux. Artisans de leur double victoire à la présidentielle et aux législatives, le président Diomaye et le Premier ministre Sonko évacuent toute « tentative suicidaire » de vendanger leurs efforts. Ils savent qu’ils sont attendus. Tout acte inapproprié peut coûter cher à l’un ou l’autre.
Leur prouesse politique impacte une frange de l’opinion, encore majoritaire, même si les proportions ne sont plus paramétrées de la même façon qu’à l’entame de la stratégie victorieuse d’il y a deux ans. Ne devraient-ils pas (d’abord) faire leurs preuves et, la réussite aidant, convaincre grand monde de la pertinence de leur projet politique ? Puisqu’ils tablent sur l’horizon 2029, sans le dire tout en y pensant, mesurent-ils le risque encouru de disqualification alors que des obstacles se dressent sur la longue route pavée de toutes sortes d’intentions ?
D’aucuns voient dans la « querelle » entretenue les ingrédients d’un conflit de puissance entre légitimité et légalité. L’opposition, relativement impuissante, observe de loin et non sans intérêt ce « Mortal Kombat », tout en espérant engranger (sans effort au demeurant) de substantiels dividendes politiques. À moins que le duo en question ne soit qu’une diversion de boulevard.
Qu’est-ce qui pourrait advenir dans l’hypothèse plausible – on est en politique – d’un retour au réalisme et à la sagesse ? Le président et son Premier ministre n’ignorent pas les travaux d’Hercule à mener pour sortir le pays de l’impasse imposée par une sévère conjoncture géopolitique. Que faire face à la dégradation des finances publiques ? Il se murmure une « politique osée » de relance perçue comme inéluctable dans certains cercles de pouvoir, l’œil rivé sur les oscillations de l’aiguille budgétaire.
Les mêmes cercles n’écartent pas un tournant plus corsé, déjà perceptible à travers la décision du Premier ministre de freiner l’ardeur au voyage des membres de son gouvernement. L’économie d’échelle sera de faible portée. En revanche, il s’agit d’une certitude bousculée et son caractère spectaculaire peut fouetter l’opinion avec, pour finalité, de prêcher par l’exemple. Ce signal, s’il est amplifié, ouvre une brèche dans laquelle pourraient s’engouffrer les pouvoirs publics pour élargir le spectre du rationnement et de la bonne mesure.
Cette perspective inquiète. Car le pays se fragilise. Il absorbe beaucoup de biens de consommation importés du Moyen-Orient, où les risques de prolongement du conflit sont susceptibles d’affecter trop de secteurs dépendants : industries chimiques, céréales et intrants agricoles, biens manufacturés, hydrocarbures, entre autres. À la faveur de cette guerre Israël/Iran, l’Afrique découvre sa vulnérabilité et, par voie de conséquence, sa faiblesse que des nations plus puissantes d’Asie peuvent exploiter.
Les fissures dans l’ordre mondial n’arrangent pas le continent noir, en proie aux convoitises sur ses minéraux, ses terres rares, ses ressources énergétiques et hydriques, ses métaux, ses forêts et son positionnement stratégique. L’immensité de la tâche révèle la dimension du travail à accomplir avec une détermination engageante. La pâle figure du moment ne dispense pas les Africains de l’effort à entreprendre en parcourant un itinéraire, fût-il pénible, voire douloureux.
Pareille « vérité d’évidence » doit être ressassée comme un leitmotiv pour marquer les esprits. Les migrations tentaculaires dépeignent un environnement de désarroi (et de désespoir), avec les franges juvéniles à l’assaut des pirogues de fortune, rien que pour tourner le « dos à l’enfer » ! Depuis le déclenchement du Covid-19, les peuples ont appris à prendre leurs précautions afin de se protéger des fluctuations exogènes.
Outre la pandémie, il y a eu la guerre, ensuite la compétitivité industrielle, puis les rivalités entre monnaies et devises dans la régulation des échanges internationaux. Seul moyen de se faire entendre : sanctuariser ses richesses et devenir un acteur de rang mondial. À la base, une volonté conjuguée à tous les temps.
Par Mamadou NDIAYE






