Le think tank LEGS-Africa a rendu public, en mars 2026, un rapport alternatif inédit consacré au suivi des impacts environnementaux et sociaux du projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA). Cette étude a été réalisée en collaboration technique avec l’équipe de recherche Géomorphologie-Environnement-Développement (GED) du Laboratoire Leïdi (DTD) de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (UGB).
Le développement du projet GTA intervient dans un contexte marqué par l’accélération des découvertes d’hydrocarbures offshore et par l’importance stratégique croissante des ressources marines pour les économies sénégalaise et mauritanienne. Selon les auteurs, cette dynamique renforce la nécessité de disposer d’un cadre de connaissance scientifique actualisé sur les écosystèmes marins et les systèmes socio-économiques susceptibles d’être affectés par l’exploitation du gaz offshore.
Le rapport présente un état de référence destiné à établir un diagnostic de la biodiversité marine et côtière, de la qualité des eaux et des sédiments, des dynamiques halieutiques et socio-économiques locales ainsi que du niveau de sensibilité écologique et sociale dans les zones d’influence du projet. Les travaux ont été menés à partir de différentes sources scientifiques et institutionnelles, notamment les résultats du Programme de recherche sur les écosystèmes marins et côtiers (PREMAC), les données de l’ISRA/CRODT, des études universitaires et plusieurs rapports techniques disponibles.
Les auteurs indiquent toutefois que l’élaboration de ce document a été confrontée à plusieurs contraintes, notamment la disponibilité limitée de certaines données environnementales brutes, l’accès difficile à des informations issues d’études antérieures et l’absence de bases de données systématiques sur certaines activités socio-économiques, particulièrement dans la localité de Ndiago.
Sur le plan environnemental, l’analyse met en évidence un écosystème marin et côtier riche et diversifié dans la zone d’influence du projet GTA, avec une sensibilité écologique élevée autour de Saint-Louis, de la Langue de Barbarie et de l’Aire marine protégée (AMP) de Saint-Louis. Les données compilées à partir de plusieurs études, dont celles de l’EREBiS, du PREMAC, des plans de gestion des AMP et de l’Étude d’impact environnemental et social (EIES) du projet, révèlent une importante diversité biologique. Les peuplements zooplanctoniques, benthiques, ichtyoplanctoniques et avifauniques y sont fortement structurés par la dynamique océanographique, la bathymétrie et les habitats côtiers spécifiques.
Les analyses montrent également qu’à ce stade, et sans tenir compte de la phase complète d’exploitation, la qualité des eaux marines reste globalement bonne et stable entre 2016 et 2024. Les paramètres physico-chimiques et écotoxicologiques observés demeurent majoritairement conformes aux seuils de référence, tandis que la présence d’hydrocarbures reste très faible ou non détectable. La plupart des éléments traces métalliques dissous se situent également en dessous des limites de toxicité, à l’exception d’un dépassement ponctuel de plomb relevé dans certaines données de l’EIES.
Concernant les sédiments, l’état de référence apparaît globalement sain, caractérisé par de faibles concentrations en métaux essentiels et non essentiels. Toutefois, le rapport signale deux points de vigilance : une concentration en arsenic nettement supérieure aux seuils ERL et ERM, suggérant un risque écotoxicologique élevé, ainsi que la présence notable de baryum, susceptible de refléter une influence anthropique ou géologique spécifique à la zone.
Les auteurs précisent que les données actuelles ne mettent pas en évidence d’impacts mesurables du projet GTA sur la biodiversité marine. Néanmoins, plusieurs habitats sensibles situés dans la zone d’influence — notamment des zones de nurseries, des couloirs migratoires et des sites de nidification d’oiseaux — demeurent exposés à des risques potentiels, en particulier en cas d’incident ou de déversement en mer. La proximité des infrastructures du projet avec ces écosystèmes renforce, selon le rapport, la nécessité d’un suivi environnemental rigoureux.
Le document évoque également certains incidents signalés dans les rapports du Plan de gestion environnementale et sociale (PGES). En 2025, un nombre important d’incursions de pirogues a été observé autour du Hub Terminal et de l’unité flottante de liquéfaction (FLNG), en raison de l’abondance de poissons dans cette zone de sécurité qui agit comme un abri naturel. Tous les déversements accidentels sont déclarés aux autorités compétentes, quelle que soit leur ampleur. Un rapport technique mentionne par exemple un incident survenu le 19 février 2025 au niveau du FPSO et du puits GTA A02, avec des déversements estimés à 5,529 kilogrammes d’huile de silicium ainsi que des quantités de gaz et de condensat évaluées respectivement à 4 163,4 kilogrammes et 260 kilogrammes.
Sur le plan économique et social, l’étude souligne que les impacts du projet sur les activités locales se manifestent principalement à travers les pertes de revenus dans le secteur de la pêche artisanale et les tensions liées à la cohabitation avec les installations gazières. La zone de pêche de « Diatara », située à proximité des frontières maritimes, fait notamment l’objet de vives contestations après l’interdiction d’accès imposée aux pêcheurs de la Langue de Barbarie. Historiquement exploitée depuis des générations, cette zone constitue l’un des espaces les plus poissonneux de Saint-Louis et représente une source essentielle de subsistance pour de nombreuses familles dépendantes de la pêche.
Le rapport analyse également la contribution économique de la compagnie BP dans les localités de Saint-Louis et de Ndiago. Malgré des engagements financiers jugés importants, les retombées directes pour les communautés locales restent, selon les auteurs, limitées et en deçà des attentes exprimées par les populations.
Les investissements sociaux réalisés dans les domaines de l’éducation, de la santé, du développement économique et de l’environnement témoignent d’une volonté d’améliorer les conditions de vie. Toutefois, leur impact demeure atténué par plusieurs facteurs, notamment la faible implication des entreprises locales, un niveau réduit de recrutement communautaire et des contestations récurrentes autour de la gouvernance des comités communautaires ainsi que de la qualité de certains ouvrages réalisés.
À travers ce rapport, LEGS-Africa entend contribuer à la préparation d’une évaluation indépendante plus approfondie des impacts du projet GTA. Cette prochaine étape devrait permettre d’identifier des mesures d’atténuation adaptées au contexte écologique et socio-économique des territoires concernés et de renforcer les mécanismes de transparence et de gestion durable des ressources naturelles.
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