
Il est encore tôt lorsque la place du Grand Socco s’éveille. Les cafés ouvrent leurs terrasses, les passants se croisent entre la médina et la ville moderne, et déjà, le cœur de Tanger bat à ce carrefour unique. Ici, la place du 9 avril n’est pas un simple décor urbain : elle est un lieu de vie, de mémoire et de rencontres, où l’histoire du Maroc se mêle au quotidien de ses habitants et de ses visiteurs.
Difficile de traverser le Grand Socco sans penser au 9 avril 1947. Ce jour-là, Tanger, alors ville internationale, devient le centre de l’attention du pays et du monde. À quelques pas de la place, feu Sa Majesté le Roi Mohammed V prononce un discours qui marquera à jamais l’histoire marocaine. Devant une foule venue de tous horizons, le Souverain affirme l’unité du Royaume, revendique le droit du peuple marocain à la liberté et à l’indépendance, et rappelle l’attachement du pays à son identité et à ses valeurs. Sans jamais nommer les puissances coloniales, le message est clair, courageux et résolument tourné vers l’avenir.
À côté de la place se dresse Dar el Mendoubia, bâtiment discret mais chargé de symboles. C’est là que Mohammed V recevait notables et représentants du mouvement national. À l’intérieur, un ficus elastica millénaire semble veiller sur les lieux. « Le Roi parlait directement au peuple, pas seulement aux habitants de la médina, mais à tous les Marocains », raconte Abdel Hafiz Touati, guide touristique. « Les gens étaient heureux, ils se sentaient écoutés. » Aujourd’hui encore, la Mendoubia incarne ce lien profond entre le Trône et le peuple.
Plus de soixante-dix ans ont passé, et pourtant, la place du Grand Socco n’a rien perdu de son effervescence. Les langues s’y entremêlent, reflet d’une ville tournée vers l’ailleurs. À seulement 14 kilomètres de l’Espagne, Tanger demeure une porte entre deux continents. « C’est une ville très polyglotte, on parle français, espagnol, et bien d’autres langues », observe Mikael, un touriste espagnol, fasciné par cette diversité héritée de l’histoire internationale de la ville.
Autour de lui, la place vit au rythme des rencontres. Corine, venue de France, s’arrête ici pour l’ambiance, la nourriture, l’énergie qui s’en dégage. « Il y a du monde, c’est dynamique, on sent le mélange des cultures », confie-t-elle. Un peu plus loin, Joséphine, originaire du Sénégal, retrouve des sensations familières. « On rencontre plein de gens, on mange bien, il y a une vraie convivialité. Ça me rappelle le Sénégal », sourit-elle.
Au Grand Socco, chaque regard, chaque pas, raconte une histoire. Celle des luttes pour l’indépendance, mais aussi celle des échanges, des migrations et du vivre-ensemble. Entre mémoire nationale et brassage culturel, la place du 9 avril continue de vibrer, fidèle à son rôle de carrefour humain. À Tanger, s’arrêter au Grand Socco, c’est comprendre la ville, sentir son pouls et toucher du doigt l’âme de son histoire.


Assane BA et Sérigne Saliou Dème envoyés spéciaux au Maroc








