De Versailles, donc loin, Wade observe amusé la scène politique sénégalaise. Celle-ci se dégrade à vue d’œil avec ces insoutenables bisbilles au sommet de l’Etat. Sans doute, le vieil homme, dans le silence auquel il s’astreint, remue la tête, soliloque, écarquille les yeux de surprise, croise et décroise les mains, signes évidents d’une incapacité à agir à un âge si avancé. L’esprit reste vif même s’il admet que ses forces l’abandonnent. Pour autant, son étoile ne pâlit pas. Vivre cent ans, quel destin exceptionnel !
A ce titre, il a accumulé des cycles et des étapes de vie, des itinéraires et des parcours, des obstacles et des handicaps, des prouesses et des succès. Jamais il n’a été tourmenté par un irrépressible désir de notoriété. En revanche, tout son être côtoie la célébrité qui l’habite et chemine avec lui.
Au terme de ses brillantes études supérieures, il enfile la tauge d’avocat et de professeur, épicentre du rayonnement et du prestige intellectuels. Star du barreau et vedette des amphis, Abdoulaye Wade s’impose par son savoir et son talent oratoire. Il parvient à se hisser au sommet de deux arts combinés, ce que si peu réussiront à accomplir. Ses pairs le reconnaissent. Les publics l’applaudissent.
En lui se réveille la modernité qui bouscule une époque somnolente, en voie d’évanescence. L’envie de se lancer dans de nouveaux défis ou de se projeter l’envahit. Bouillant et remuant à la fois, Me Wade, aux côtés de Me Robert Badinter, défend Mamadou Dia accusé de coup d’Etat contre le Président Senghor. L’affaire fit grand bruit. S’ensuit un verdict sans appel qui prive l’ancien Président du Conseil de ses droits et libertés. Mais à son corps défendant, la cause rejaillit sur sa carrière et, devenu consultant prospère, Wade enchaîne les missions, brasse des affaires à l’échelle de l’Afrique et rencontre les Grands du continent.
Parmi eux, un certain Senghor, qui le reçoit à Khartoum en marge d’un sommet de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA, ancêtre de l’Union africaine). De leur entretien en « tête-à-tête » émerge l’idée de création d’un parti politique qui aurait « pignon sur rue » à Dakar, contrairement à d’autres formations réduites à la clandestinité la plus sombre.
Ainsi naquit le PDS, « parti de contribution », dira-t-il naïvement. Il paiera cher cette maladresse. Railleries et rodomontades fusent de partout. Elle lui vaudra, un temps, l’isolement et l’incompréhension.
Au cours de cette période d’embrouillamini, Wade découvre un univers autre où « les coups sont permis ». Il révèle à l’occasion un autre talent : un incomparable animal politique qui sait se battre pour ses idées et contre des adversaires dont il a deviné la menace que représente l’éclosion du PDS, point de ralliement progressif de larges franges de la société.
La vie politique s’anime dans les villes et dans les campagnes. L’épi de maïs mobilise et galvanise. Sentant le piège avec les courants, Wade se rebiffe, multiplie les sorties avantageuses et accueille à tours de bras des profils neufs, nouveaux, particulièrement dans les milieux estudiantins. Il flaire les opportunités et détecte de jeunes talents politiques.
Son axe de vision intègre le pluralisme dans une société sénégalaise engoncée dans un excès de pudeur. Il refuse de percevoir la nostalgie comme un instrument d’analyse. Sa force résidant dans la fine observation des situations, il entérine l’étiquette libérale mais rejette l’enfermement idéologique.
Cette légère ambiguïté, loin de le desservir, l’aide à mieux fixer les repères : prôner la démocratie, défendre les libertés (d’expression, de presse, d’association, de culte, d’entreprendre). Son postulat de base consiste à asseoir les fondements solides d’une conscience politique aiguë et vigilante (doctrine) en corrélation avec l’efficacité économique (libertés et droits garantis).
Il y a débat. Le leader du PDS ne l’esquive guère. Pour lui, la démocratie s’épanouit lorsque fleurit l’économie, tout en étant convaincu de ne pas faire le bonheur des gens contre leur propre gré ! En démocratie comme en économie, le marché reste l’instance d’arbitrage par le vote ou le choix, capables de réguler la « tension » permanente qui n’est pas forcément conflictuelle.
Chez Abdoulaye Wade, le marché produit de la richesse qui permet à la société de « fournir » les meilleures incitations aux citoyens ! Libéral bon teint, Wade n’en est pas moins un grand cœur, sensible aux épreuves de la vie. Dans son penchant humaniste, il s’est montré très social, à l’écoute des citoyens désavantagés par la nature et auxquels il prête une oreille attentive avec, à la clé, des solutions de soulagement.
Une telle facette de Wade le différencie d’Abdou Diouf, son prédécesseur, moins généreux et plus circonspect malgré son affiliation au courant socialiste, qui, d’ordinaire, se distingue par sa culture et son sens élevé du partage et de la redistribution. Son austérité le différencie de l’altérité dont se prévaut Wade, plus accessible que Diouf, enfermé dans une fiction de tour d’ivoire.
Les forces de gauche d’alors ne s’y sont pas trompées qui, pour provoquer la chute du socialiste, n’avaient guère hésité à appuyer massivement la candidature victorieuse du libéral en 2000. La suite se raconte sous les chaumières.
N’est-il pas l’artisan de la loi sur la parité homme-femme, une singulière avancée ! La scolarisation poussée des filles à l’école est une autre de ses œuvres. Elle se traduit par le recul implicite de l’âge nuptial et, par voie de conséquence, l’âge du mariage est différé de plusieurs années.
Une fois aux affaires, le président Wade a non seulement détecté des talents, il les a même promus, certains parvenant aux cimes grâce à leur brio intrinsèque. Outre l’intuition, le nouveau président, arrivé âgé à la tête de l’Etat du Sénégal, a aussi le nez creux dans les situations d’anticipation ou les prises de décision.
Si le Parthénon tire sa légitimité de sa rareté, Wade, lui, tire la sienne de sa proximité, de sa spontanéité et surtout de sa maestria non feinte. Autant d’atouts réunis qui faisaient de lui le phénomène politique qui a conquis des suffrages et agrégé des torrents de sympathie.
Comment a-t-il pu conserver ce mental haut malgré les adversités ? Quelle attitude adopte-t-il face aux difficultés politiques ? Rien ne l’obsède tant que de déjouer les manœuvres orchestrées dans le but de l’affaiblir. Avec le recul, les conquêtes politiques révèlent la face cachée des conflits de terrain sur lequel se déploient avec une rare énergie des visages avenants et encagoulés à la fois.
Face aux adversaires, Me Wade enthousiasmait les foules de militants, d’électeurs indécis et de citoyens avertis. Chacune de ses apparitions laissait entrevoir la meilleure version de lui-même, ce qui irritait le pouvoir en face, épuisé à prendre des risques inutiles pour le contrer.
Le pouvoir se déchire et s’apitoie, in petto, sur un sort guère enviable. En déclin. Il s’est battu contre toutes les hiérarchies de pouvoir de l’époque, de même que la résurgence de l’obscurantisme venait en appoint aux forces de conservation qui tentaient à tout prix de préserver des rentes de situation.
Le réalisme gagne du terrain. C‘est le résultat d’une longue lutte menée avec une touchante habileté par des acteurs chevronnés qui se sont déployés aux quatre coins du Sénégal afin de changer le visage suranné du pays.
Wade voyait déjà dans la jeunesse d’alors une force de progrès. Elle était séduite par le charisme de l’homme, ajouté à un indiscutable bagout assaisonné de témérité capable d’ébranler le régime de Diouf, à bout de souffle. Il finit par s’imposer comme la figure de l’alternance pour éviter un chaos politique.
Les grosses pointures de l’opposition avaient vu en lui le point de fixation sur lequel s’arrêtent les regards et les espoirs pour basculer dans le « sopi », autrement dit le changement. Concept magique, le sopi fut un concept opérant formulé avec une désarmante simplicité et que de larges couches sociales ont domestiqué assez facilement.
Abdoulaye Wade conçoit l‘échec comme une étape du chemin. En définitive, il est et demeure une empreinte indélébile. Protecteur ? Totem ?J’ai corrigé uniquement les fautes d’orthographe, de grammaire, d’accord, de ponctuation et quelques coquilles typographiques, sans modifier le fond ni le style du texte.
Par Mamadou NDIAYE








