C’est l’enfer depuis l’augmentation du prix du pétrole et du gaz. Elle faisait craindre une hausse généralisée des prix. Nous y voilà ! Un tourbillon spéculatif se forme et pénètre les marchés, tous les marchés (petits, grands ou moyens) où tous les vendeurs s’en donnent à cœur-joie. Ils ne se retiennent plus, les pauvres !
Mais s’aperçoivent-ils que les acheteurs se font rares ? Cette réalité du marché leur échappe. Le lendemain, l’euphorie retombe. La veille et l’avant veille, les détenteurs de produits marchands se réjouissaient de la perspective qui s’annonçait. Par la flambée, se remplir les poches et les carnets de commandes. Des ententes se tissaient et des accords se concluaient en pleine nuit à l’aide du téléphone qui n’arrêtait de sonner. Et pourtant la nuit devrait porter conseil.
Au réveil, les Sénégalais, dans leur immense majorité, apprennent que même visibles, les produits restent inaccessibles du fait des prix affichés qui sont hors de portée des bourses. Le kilo de viande (bœuf) passe de trois mille francs à huit mille ! Pareil pour le lait. Importé, il coûte cher et, dans le doute, les consommateurs, de plus en plus nombreux, renoncent à l’inclure dans les « besoins incompressibles » des familles. Paradoxes : le Sénégal produit du lait mais de façon dispersée.
Cette désorganisation pénalise les éleveurs contraints de verser leur surplus laitiers par défaut découlement. Idem pour la carotte, les oignons, la pommes de terres qui subissent le sort peu enviable de pourrissement. Les familles des villes et des campagnes s’étonnent par ailleurs de cette flambée des prix et s’interrogent sur les causes ou les raisons profondes. S’en suivent l’huile, la tomate, les tubercules, les légumes, le savon, en un mot les détergents et le prix d’autres condiments que les ménagères ajoutent aux achats pour relever ou améliorer le goût culinaire des repas.
Même les cure-dents s’inscrivent à la hausse, observe, amusé, un jeune reporter d’une radio de banlieue à l’humour mordant. Perplexes, les clients, la mine défaite, s’inclinent et surtout indexent les commerçants, coupables à leurs yeux, de se jouer de leurs maigres bourses. Loin de battre leur coulpe, ces derniers se réfugient dans un silence de culpabilité. Ils redoutent à leur tour une colère tellurique de l’ampleur d’un tsunami social. Certes colère il y a.
Une froideur l’enveloppe, ce qui en dit long sur l’exaspération des populations. La situation devient sérieuse. Puisqu’aller au marché et en revenir le panier aussi léger, reste insupportable à plus d’un ! A l’inverse, dans les grandes surfaces, les « gros bonnets », toujours endimanchés, rivalisent de « consommation ostentatoire » pour s’acheter, vêtements chics, produits rares importés. Les mêmes prolongent les « derby » dans des fêtes somptueuses qu’ils organisent en présence des « grandes gueules » de Dakar, Saint-Louis, Kaolack, Touba, Tivaouane, Thiès, entre autres pour exhumer loisirs, parures et dorures…
Toutes les fortunes « vite amassées » s’impatientent, à l’occasion, de montrer le franchissement de la ligne d’arrivée. Au Sénégal cela a un sens démonstratif. Pas plus ! En revanche, au strict plan économique, une telle profusion de moyens et de biens n’est d’aucune utilité, prédisent les experts. Est-ce logique ou rationnel ? Il y a débat ! Des débats même, devrait-on dire.
Pour certains, plus c’est cher, moins il y a de clients. C’est l’élasticité-prix… Par contre d’autres, adeptes de l’effet Veblen (du nom du célèbre économiste américain d’origine norvégienne), considèrent que la hausse du prix de certains biens de luxe provoque une augmentation de la demande. Ces agents économiques atypiques, relevant de la « classe de loisir », manifestent leur « réussite » par l’étalage et le gaspillage de richesses. Appartiennent-ils à la version moderne de la « minorité oisive» des sociétés primitives d’antan ?
Décidément, on aura tout vu dans ce Sénégal, presque inclassable ». La récente hausse d’hydrocarbures a été diversement interprétée dans toutes les chaumières du pays. Notre économie semble piégée : la satisfaction des besoins ne prime plus. Il n’est plus déterminant dans les options d’achats. Les motivations englobent le désir de paraître, l’envie de snober, d’épater, de mystifier et d’impressionner, voire le m’as-tu-vu, le bluff… Quitte à s’endetter au-delà du raisonnable.
En cénitive, tout s’effondre au terme de cette folle course sans fin ni finalité qui lasse, sature et épuise. Et le grand nombre, qui s’en occupe ? Dans l’absolu personne. Hélas ! Puisque les actes ne se conforment pas à la parole donnée et peu respectée. D’aucuns avaient vu venir ce cycle de spéculations autour des produits industriels. La montée en flèche de ces prix contraste cependant avec la faible progression des prix agricoles qui, eux, dégringolent. Conséquence, les paysans s’appauvrissent.
Pire, l’effondrement de leur pouvoir d’achat les incline à tout rationner pour se limiter à la stricte nécessité, une sorte de frugalité qui ne dit pas son nom. La sagesse qui les habite prend appui sur ce refus de l’excès propre au monde rural qui réfute d’ordinaire toute propension au gaspillage. Chaque assaut su coût de la vie les isole et les affaiblit. Les pouvoirs publics ne s’encombrent pas de remises en question. Plutôt s’entêtent-ils dans leurs certitudes qui les éloignent des réalités, des hommes et des situations. Or les Sénégalais, c’est connu, composent au quotidien avec les incertitudes. Les hausses les tétanisent. Ils ont peur. Ils subissent et obéissent.
Un telle attitude devrait perdre de sa pertinence si l’Etat, paré de son statut de stratège, anticipait sur les enjeux en préconisant une convaincante politique appuyée sur nos richesses internes, elles-mêmes vouées à la transformation industrielle. Une remise à plat économique se justifie pour une meilleure répartition des fruits de la croissance. En lieu et place, c’est la pratique de prédation qui se répand à tous les rouages des appareils productifs. Dangereusement.
A tous les échelons de la société, des rentiers et des prébendiers se disputent des positions avantageuses voire des privilèges auprès des détenteurs d’autorité ou de pouvoir. Que ce soit le riz ou le bétail, donc la viande, nous continuons à importer pour approvisionner le marché intérieur. Il n’y a pas plus grand risque que cette dépendance qui nous assujettit à des humeurs et des aléas de conjoncture. N’est-il pas temps d’inverser cette courbe ? De compagnonnage en complicités, ils finissent par s’entendre comme larrons en foire pour ériger des barrières invisibles de connivences pour maintenir une fiction de niveau de vie élevé sans base réelle autre que la duplicité pour cacher leurs intentions et tromper leur monde.
Le pouvoir ne pouvait ignorer la série de hausses que cachait le renchérissement du prix des hydrocarbures. Il n’a pas cherché à anticiper pour protéger les foyer démunis. Pas plus qu’il n’a daigné ériger un filet social approprié. Livrées à elles-mêmes, les populations se résolvent à accepter leur exclusion à l’ère d’un partage de prospérité découlant des dividendes engrangées par la mise en exploitation de nos ressources pétrolières. L’appât du gain vicie l’atmosphère. Le silence du gouvernement perturbe l’avantage absolu que procure désormais le pétrole dont le Sénégal est producteur.
En principe sous ce rapport, le pays tire profit du produit en coût inférieur au marché, en disponibilité, en qualité et en quantité. Ce qui mettrait la nation à l’abri des retournements de conjonctures. Pourquoi le gouvernement n’a pas privilégié cette option ? Pourquoi n’a-t-il pas freiné cet insipide élan de spéculations avec des moyens rompus à l’efficacité et à l’efficience ? En approuvant les mesures de hausse, il lève le pied sur le jeu de l’offre, tourne le dos à l’expression de la demande et s’abstient, par conséquent, d’arbitrer.
Or il lui revenait de combiner ces éléments pour assurer la stabilité globale. La justice sociale constitue un indéniable facteur d’équilibre. Outre la rentabilité, le pétrole véhicule aussi une valeur d’utilité. Certains seraient prompts à dire que nous ne disposons pas encore à notre guise de ce produit stratégique. Ils pourraient invoquer les contrats nous liant aux majors qui nous privent de toute jouissance desdits avantages de l’or noir. L’objection vaut concession. Elle n’évacue pas cependant une attitude de prévenance pour ancrer dans les esprits les évolutions réelles de la société sénégalaise en faveur d’un pétrole qui ouvre des débouchés à d’autres opportunités sans dégâts collatéraux.
Dans le circuit économique, se dressent des actifs susceptibles de stimuler soit l’investissement, soit la production.
Par Mamadou NDIAYE







