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INONDATIONS AU SÉNÉGAL : AU-DELÀ DE L’URGENCE, UNE QUESTION DE GOUVERNANCE ET DE RESPONSABILITÉ

2 heures ago
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INONDATIONS AU SÉNÉGAL : AU-DELÀ DE L’URGENCE, UNE QUESTION DE GOUVERNANCE ET DE RESPONSABILITÉ
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Les fortes pluies qui se sont abattues sur la paye, provoquant des inondations meurtrières à Dakar et dans plusieurs autres localités, ont une nouvelle fois mis à rude épreuve les populations, les infrastructures et les services publics. Alors que le pays reste confronté à la menace de nouvelles précipitations, l’urgence est naturellement de secourir les sinistrés, de protéger les vies humaines et de rétablir les conditions normales de circulation et d’activité. Mais au-delà de cette indispensable mobilisation, une interrogation fondamentale s’impose : pourquoi les inondations continuent-elles de produire des conséquences aussi dramatiques malgré les plans, les études et les ressources mobilisées au fil des années ?

Dans cette tribune, je défends une conviction : le problème des inondations au Sénégal n’est pas seulement un problème d’eau ; c’est aussi un problème de gouvernance. Sans minimiser l’intensité des phénomènes météorologiques ni les contraintes techniques auxquelles les pouvoirs publics sont confrontés, il devient nécessaire d’interroger notre capacité collective à prévoir, à anticiper, à exécuter les politiques engagées et à rendre compte de leurs résultats.

En effet, le pays n’a pas nécessairement besoin d’un énième plan. Il a surtout besoin de tirer pleinement profit des dispositifs existants, de renforcer les mécanismes de contrôle et d’évaluation, de lutter résolument contre la corruption lorsqu’elle est établie et de faire de la prévention une priorité durable de l’action publique. Pour approfondir cette réflexion, mon analyse s’articule autour de quatre axes complémentaires.

Premièrement, une triple responsabilité à assumer, en examinant les obligations de l’État et des collectivités territoriales, celles des exécutants chargés de la mise en œuvre des politiques d’assainissement et celles des populations, dans une logique de responsabilité partagée, mais différenciée.

Deuxièmement, le véritable déficit de prévision et d’anticipation, car la répétition des inondations nous oblige à interroger notre capacité à prévenir les risques, à anticiper les conséquences des pluies et à assurer une meilleure coordination des interventions.

Troisièmement, la corruption comme question incontournable, en posant clairement le problème de la transparence dans la gestion des ressources publiques, de l’efficacité de la dépense, du contrôle des marchés et de la responsabilité des acteurs.

Quatrièmement, la nécessité de sortir de la répétition des urgences pour faire de la gouvernance une nouvelle exigence de l’action publique. Il s’agira de réfléchir aux conditions d’une politique durable de prévention, fondée sur la responsabilité, l’évaluation des résultats et l’efficacité des investissements.

Ainsi, à travers ces quatre axes, l’objectif est de dépasser la seule dimension technique des inondations pour interroger les mécanismes institutionnels, politiques et financiers qui déterminent l’efficacité de la réponse publique.

1. Une triple responsabilité à assumer

La lutte contre les inondations engage trois niveaux de responsabilité complémentaires qui doivent être pleinement assumés si nous voulons sortir de la répétition des mêmes crises.

La première responsabilité est politique et institutionnelle. Elle incombe à l’État et aux collectivités territoriales.
Cela porte sur la planification urbaine, l’aménagement du territoire, la réalisation des infrastructures, la coordination des interventions, l’entretien des ouvrages et la mobilisation des moyens nécessaires. Cette situation implique également de faire respecter les règles d’urbanisme et d’occupation du sol. Gouverner, ce n’est pas seulement réagir lorsque les populations sont déjà sous les eaux. C’est prévoir les risques, anticiper les conséquences et protéger les citoyens.

La deuxième responsabilité est celle des exécutants et des acteurs opérationnels.
Les administrations, les agences, les entreprises chargées des travaux et les différents opérateurs doivent répondre de la qualité de leurs interventions. Les marchés publics doivent être exécutés conformément aux engagements contractuels, les ouvrages correctement réalisés et les travaux effectivement contrôlés. Lorsqu’un investissement ne produit pas les résultats attendus, il faut pouvoir en identifier les raisons et établir les responsabilités. C’est ici que la question de la corruption doit être posée sans détour. Les risques de détournement, de surfacturation, de mauvaise exécution des marchés et de déperdition des ressources publiques doivent être examinés sérieusement, chaque fois que les faits le justifient. L’assainissement mobilise des ressources considérables. Les citoyens sont donc en droit de savoir combien a été dépensé, pour quels ouvrages, avec quels résultats et sous quel contrôle.

La troisième responsabilité incombe aux populations, mais elle s’accompagne d’un devoir d’encadrement des pouvoirs publics.
Nous ne pouvons pas demander à l’État d’assumer seul la gestion des inondations tout en ignorant certains comportements qui aggravent le phénomène : dépôts anarchiques d’ordures, obstruction des caniveaux, occupation irrégulière des zones inondables ou non-respect des règles d’urbanisme. Toutefois, la responsabilisation des populations ne saurait servir de prétexte pour transférer sur elles les défaillances de l’action publique. Elle suppose un véritable travail d’information, d’éducation et de sensibilisation, mené dans la durée, au-delà de la seule saison des pluies. Pour ce faire, les pouvoirs publics doivent également faciliter l’accès aux services de collecte des déchets, renforcer les dispositifs de proximité et faire appliquer les règles en vigueur. La mise en place de brigades citoyennes de veille environnementale pourrait, à cet égard, contribuer à signaler les dépôts sauvages, les caniveaux obstrués et les situations à risque.
L’enjeu est donc de construire une responsabilité partagée, dans laquelle l’État planifie et protège, les acteurs opérationnels exécutent correctement leurs missions et les citoyens contribuent à la préservation de leur cadre de vie. Néanmoins, la responsabilité citoyenne ne peut être dissociée de celle des gouvernants. Il appartient aux pouvoirs publics de mettre en place une véritable politique d’information, d’éducation et de communication (IEC), afin de sensibiliser durablement les populations aux conséquences de ces comportements et de promouvoir une culture de la prévention et de la responsabilité environnementale. Cette démarche doit aller au-delà des campagnes ponctuelles organisées à l’approche de l’hivernage. Elle doit s’inscrire dans la durée et mobiliser les collectivités territoriales, les services d’hygiène, les associations communautaires, les délégués de quartier et les organisations de la société civile. Il serait également pertinent de mettre en place, à l’échelle des communes et des quartiers, des brigades de veille citoyenne et environnementale, chargées de prévenir les comportements à risque, de signaler les dépôts sauvages d’ordures, de surveiller les zones sensibles et d’alerter les services compétents.

Ces dispositifs pourraient être accompagnés de mécanismes de contrôle effectifs et de sanctions proportionnées, notamment des contraventions prévues par les textes applicables, à l’encontre des personnes qui enfreignent les règles relatives à la salubrité et à la protection de l’environnement. Mais la sensibilisation doit précéder et accompagner la sanction. On ne peut exiger des populations le respect de règles qu’elles connaissent mal, sans leur offrir les moyens de s’y conformer ni assurer un service public de collecte des déchets adapté. Enfin, il faut faire preuve de discernement : on ne peut mettre sur le même plan un ménage qui subit une inondation et un acteur qui contribue délibérément à la dégradation de son environnement. La responsabilité des populations ne doit donc pas servir à exonérer les pouvoirs publics de leurs obligations. Elle doit s’inscrire dans un contrat de responsabilité réciproque : un État qui sensibilise, aménage, contrôle et sanctionne ; des collectivités qui assurent leurs missions de proximité ; et des citoyens qui respectent les règles communes.
La lutte contre les inondations suppose ainsi une responsabilité partagée, mais différenciée selon les rôles, les moyens d’action et les obligations de chacun.

2. Le véritable déficit : la prévision et l’anticipation
Les inondations ne sont pas toujours évitables, notamment face à des précipitations exceptionnelles. Mais leurs conséquences peuvent être considérablement réduites par une politique cohérente de prévention. Cela suppose de disposer de systèmes d’alerte performants, d’une cartographie actualisée des zones à risque, d’un entretien régulier des réseaux de drainage, d’une programmation des interventions avant l’hivernage et d’une coordination efficace entre les différents acteurs. La question n’est donc pas simplement de savoir combien de milliards nous investissons, mais si ces investissements répondent aux risques identifiés et produisent les effets attendus. Nous devons passer d’une politique de réaction à une véritable politique d’anticipation. Cela implique également de publier des bilans précis des programmes engagés : taux d’exécution physique et financière, ouvrages réalisés, difficultés rencontrées, résultats obtenus et mesures correctives. Sans cette culture de l’évaluation et de la reddition des comptes, nous risquons de reproduire chaque année les mêmes réponses d’urgence sans traiter suffisamment les causes structurelles. Il devient donc indispensable de renforcer la coordination entre les services de l’État, les collectivités territoriales, les agences d’exécution et les autres acteurs concernés, avec une répartition claire des compétences et des responsabilités. En conséquence, chaque programme devrait être assorti d’objectifs mesurables, d’un calendrier d’exécution, d’indicateurs de résultats et d’un mécanisme de suivi permettant de corriger les insuffisances constatées.

3. La corruption : une question incontournable
Je le dis clairement : nous ne pouvons pas analyser sérieusement l’efficacité des politiques d’assainissement sans examiner les risques de corruption et de mauvaise gouvernance. Lorsqu’on mobilise des milliards pour protéger les populations, il est légitime de s’interroger sur l’utilisation effective de ces ressources. Les procédures d’attribution des marchés, les coûts des ouvrages, la qualité des travaux, les mécanismes de contrôle et les conditions de réception des ouvrages doivent pouvoir être examinés avec rigueur. Combien d’études, de plans directeurs et de rapports avons-nous déjà produits ? Combien de milliards ont été engagés ? Quels résultats concrets ont été obtenus ? Quels mécanismes permettent de vérifier que les ressources publiques ont effectivement servi les objectifs pour lesquels elles ont été mobilisées ? Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les dysfonctionnements résultent de la corruption, ni d’accuser sans preuves. Il s’agit de reconnaître que la corruption, lorsqu’elle existe, peut détourner les ressources de leur finalité, fragiliser les infrastructures et compromettre l’efficacité des politiques publiques. Le véritable enjeu est donc de garantir que chaque franc investi contribue effectivement à la sécurité des citoyens. Cela exige une transparence accrue dans la commande publique, un contrôle rigoureux de l’exécution des marchés, une évaluation indépendante des résultats et une reddition effective des comptes. Il faut également pouvoir identifier les défaillances, corriger les dysfonctionnements et sanctionner les manquements établis. Un pays peut disposer des meilleures études, des meilleurs ingénieurs et de financements importants ; si la gouvernance de ses investissements est défaillante, les résultats resteront insuffisants au regard des moyens engagés.

4. Sortir de la répétition des urgences : une nouvelle exigence de gouvernance
Au fond, les inondations constituent un révélateur de la qualité de notre action publique. Elles interrogent notre capacité à planifier, à anticiper, à coordonner les interventions, à protéger les ressources publiques et à faire respecter les responsabilités. Nous devons donc sortir de la répétition des diagnostics et des annonces pour entrer dans une logique de résultats, de transparence et de responsabilité. Il ne s’agit pas de nier la nécessité des investissements supplémentaires lorsque les besoins sont établis. Il s’agit plutôt de veiller à ce que chaque nouvel investissement s’inscrive dans une stratégie cohérente, fondée sur l’évaluation des programmes existants et sur la correction de leurs insuffisances. Avant de concevoir un nouveau programme, il convient de répondre à plusieurs questions qui me semblent essentielles :
• Quels sont les résultats réels des programmes précédents ?
• Quels ouvrages ont été réalisés et sont effectivement fonctionnels ?
• Quels dysfonctionnements expliquent les résultats insuffisants ?
• Les ressources mobilisées ont-elles été utilisées conformément aux objectifs fixés ?
• Les responsabilités sont-elles clairement établies entre les différents acteurs ?
• Les mécanismes de contrôle, d’entretien et de maintenance sont-ils opérationnels ?
• Quelles mesures correctives doivent être prises pour éviter la répétition des mêmes difficultés ?

Ces questions doivent guider notre réflexion collective. L’État doit assumer ses obligations. Les exécutants doivent répondre de la qualité de leurs prestations. Les populations doivent être sensibilisées et respecter les règles collectives. Les mécanismes de contrôle doivent être renforcés et les éventuelles pratiques de corruption combattues avec détermination. Il faut également replacer la politique de lutte contre les inondations dans une vision plus globale de l’aménagement du territoire, de l’urbanisation, de la décentralisation et du développement durable. Les inondations ne relèvent donc pas uniquement de la gestion de l’eau. Elles renvoient aussi à la manière dont nous organisons nos villes, planifions nos infrastructures, répartissons nos ressources et faisons fonctionner nos institutions.

Conclusion — Faire de la gouvernance le cœur de la réponse publique
En définitive, je soutiens que la lutte contre les inondations doit devenir un véritable test de gouvernance pour le Sénégal. Car la question fondamentale n’est pas seulement de savoir combien de milliards l’État peut encore mobiliser, mais de déterminer si chaque franc investi protège effectivement les populations, si les infrastructures réalisées répondent aux besoins et si les responsables de l’action publique sont comptables des résultats obtenus. Un État ne se mesure pas uniquement à l’importance des ressources qu’il mobilise, mais à sa capacité à les transformer en résultats concrets et durables pour les citoyens. Cette exigence impose de rompre avec une logique dans laquelle l’urgence mobilise les énergies, les annonces se succèdent, les moyens sont engagés et les mêmes difficultés réapparaissent, sans qu’une évaluation suffisamment rigoureuse permette de comprendre les échecs et d’en tirer toutes les conséquences. La lutte contre les inondations appelle donc une rupture dans les méthodes de gouvernance : une planification fondée sur les risques, une meilleure articulation entre l’État et les collectivités territoriales, une exécution rigoureuse des investissements, un contrôle effectif des marchés publics, une transparence accrue dans l’utilisation des ressources et une obligation de rendre compte des résultats. Elle exige également que la lutte contre la corruption ne demeure pas un simple discours, mais se traduise, lorsque les faits sont établis, par des investigations sérieuses et des sanctions conformément à la loi. Cette exigence est d’autant plus forte que les inondations ne constituent pas uniquement une épreuve environnementale. Elles affectent la dignité des familles, la sécurité des personnes, la continuité des activités économiques et la confiance des citoyens dans les institutions. Lorsqu’un phénomène se répète année après année, la réponse politique ne peut se limiter à constater les dégâts et à gérer leurs conséquences. Elle doit interroger les choix opérés, les priorités retenues et la capacité de l’action publique à prévenir ce qui peut l’être. Il ne s’agit ni de nier la complexité du phénomène ni de sous-estimer les efforts engagés par les pouvoirs publics. Il s’agit de rappeler qu’en matière de gouvernance, les intentions et les moyens ne suffisent pas : ce sont les résultats, leur durabilité et la capacité à rendre compte qui fondent la légitimité de l’action publique. Le Sénégal n’a pas seulement besoin d’une politique de lutte contre les inondations ; il a besoin d’une gouvernance qui rende cette politique réellement efficace. Le véritable changement attendu réside dans le passage d’une gestion cyclique de l’urgence à une culture de l’anticipation, de la prévention, de la transparence et de la responsabilité. Au fond, la question des inondations nous renvoie à une interrogation politique plus large : quelle conception de l’État voulons-nous construire ? Un État qui intervient après les catastrophes, ou un État stratège, capable d’anticiper les risques, de protéger les citoyens, de maîtriser la dépense publique et d’assumer pleinement ses responsabilités ? C’est dans cette capacité à prévenir plutôt qu’à subir, à rendre compte plutôt qu’à se justifier et à produire des résultats plutôt qu’à multiplier les annonces que se jouera une part importante de la crédibilité de l’action publique et de la confiance entre les citoyens et leurs institutions.

Par Dr Samba Aly BA, Docteur en Sciences politiques 

Tags: inondations au Sénégal
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