La nouvelle dégradation de la note souveraine du Sénégal par Moody’s ne constitue pas un simple épisode supplémentaire dans le feuilleton de la détérioration du profil de risque de crédit du pays et de la fermeture progressive de son accès aux marchés internationaux de capitaux, amorcé en 2024.
Elle confirme les fragilités que nous avions précédemment soulignées : les limites d’un financement reposant de plus en plus sur le marché régional, à travers des emprunts plus coûteux et de maturité plus courte, la nécessité d’une véritable restructuration de la dette, l’importance stratégique du cadre monétaire de l’UEMOA et, surtout, l’urgence de restaurer la transparence et la confiance institutionnelle.
Cette évolution rappelle une évidence : les difficultés économiques ne disparaissent pas parce que les alertes sont ignorées. Elles finissent toujours par se traduire en contraintes financières, budgétaires et sociales de plus en plus lourdes.
Une nouvelle dégradation qui confirme des alertes formulées depuis l’année dernière
Le 29 octobre 2026, Moody’s a abaissé la note de la dette souveraine sénégalaise à long terme en devises étrangères de Caa2 à Ca. Cette décision s’explique principalement par les pertes que pourraient subir les créanciers privés étrangers dans le cadre du traitement de la dette annoncé par les autorités en septembre 2026. Selon l’agence, ces pertes pourraient représenter entre 35 % et 65 % de la valeur économique de leurs créances. Autrement dit, pour 100 dollars prêtés au Sénégal, les investisseurs pourraient ne récupérer que 35 à 65 dollars en valeur économique.
Moody’s considère ainsi que le rétablissement de la soutenabilité de la dette nécessitera probablement un allègement substantiel, allant au-delà d’un simple réaménagement des échéances. Cette appréciation rejoint les analyses développées dans notre tribune du 28 décembre 2025, intitulée « 2025 : l’année des dégradations économiques au Sénégal ». Nous y soulignions déjà les limites du recours massif au marché financier régional après la restriction de l’accès du Sénégal aux marchés internationaux. Les taux d’intérêt élevés, les maturités relativement courtes et les besoins importants de refinancement risquaient d’enfermer le pays dans un cercle vicieux d’endettement.
Emprunter pour rembourser les emprunts précédents permet certes de gagner du temps, mais ne résout pas le problème de fond. Cette stratégie reporte les difficultés tout en augmentant progressivement leur coût. La nouvelle appréciation de Moody’s confirme donc la pertinence de ces alertes. L’enjeu n’est pas de revendiquer une quelconque victoire intellectuelle face aux difficultés du pays, mais de rappeler que les analyses économiques doivent être entendues avant que les déséquilibres ne deviennent difficilement maîtrisables.
Le franc CFA : un facteur de stabilité à ne pas négliger
Dans notre tribune d’octobre 2025, intitulée « Le franc CFA : un choix économique avant d’être politique », nous avions, à l’instar du Professeur Amath Ndiaye et du Docteur Ndongo Samba Sylla, examiné les avantages et les limites de cette appartenance monétaire, en nous intéressant notamment à la stabilité des prix, à la convertibilité, à la crédibilité extérieure et à l’autonomie de politique économique.
Moody’s souligne aujourd’hui que l’appartenance du Sénégal à l’UEMOA constitue un facteur de protection. Elle permet notamment de maintenir un accès au marché financier régional, malgré la forte dégradation de la signature souveraine sur les marchés internationaux. Cette situation rappelle que les choix monétaires doivent être appréciés à partir de leurs conséquences économiques concrètes, et non uniquement à travers des considérations idéologiques ou politiques. Dans un contexte de tensions financières, le cadre monétaire régional demeure un facteur de stabilisation qu’il serait imprudent de sous-estimer.
Une véritable restructuration plutôt qu’un simple rééchelonnement
Le Sénégal doit désormais faire preuve de lucidité dans le choix de sa stratégie de traitement de la dette. Il convient, à cet égard, de distinguer clairement le rééchelonnement de la restructuration.
Le rééchelonnement consiste essentiellement à reporter les échéances de remboursement. Il peut soulager temporairement la trésorerie de l’Etat, mais ne réduit pas nécessairement le poids économique de la dette. A l’inverse, une véritable restructuration peut porter sur les maturités, les taux d’intérêt et, lorsque cela s’avère nécessaire, le montant du principal.
A notre avis, un simple rééchelonnement serait insuffisant. Il risquerait de maintenir un stock de dette difficilement soutenable, sans améliorer significativement la capacité de remboursement de l’Etat. Les estimations de pertes de 35 % à 65 % avancées par Moody’s montrent précisément que les difficultés dépassent un simple problème de calendrier.
L’objectif doit être de restaurer durablement les capacités financières de l’Etat afin de préserver les investissements publics, de soutenir l’activité économique et de financer les politiques sociales. Cette exigence est d’autant plus importante que les perspectives budgétaires et économiques pour 2026 se sont dégradées et sont difficiles à redresser d’ici 2029 : les investissements publics seraient inférieurs de 30 % aux prévisions initiales, tandis que la croissance attendue aurait été révisée de 5 % à 2,7 %. Dans le même temps, les recettes fiscales prévues diminueraient de 8,4 %, alors que les dépenses progresseraient de 2 %.
Ces évolutions montrent que le redressement ne peut reposer uniquement sur des ajustements de trésorerie. Il doit permettre de retrouver des marges de manœuvre budgétaires compatibles avec les ambitions de développement du pays.
Dette locale : préserver la stabilité sans compromettre l’équité
L’exclusion annoncée de la dette libellée en monnaie locale du traitement envisagé présente certains avantages. Elle permettrait de protéger les banques, les investisseurs institutionnels et les détenteurs de titres publics contre des pertes susceptibles de fragiliser leurs bilans. Elle contribuerait également à limiter les risques de propagation d’une crise souveraine au système bancaire et de contraction du crédit au secteur privé.
Cependant, cette option comporte aussi des risques importants. D’abord, elle concentre l’effort de restructuration sur les autres catégories de créanciers. Si une part représentant environ un tiers de la dette de l’administration centrale est préservée, les créanciers concernés par l’opération pourraient supporter une proportion plus importante de l’allègement nécessaire.
Cette asymétrie dans le traitement de la dette risque d’accentuer le scepticisme des créanciers quant à l’équité du partage de l’effort, à la soutenabilité de la restructuration et à la capacité des autorités à parvenir à un accord jugé acceptable par l’ensemble des parties prenantes. Elle pourrait ainsi compliquer les négociations et renforcer la défiance des investisseurs à l’égard de la signature souveraine du Sénégal.
Ensuite, l’exclusion de la dette locale ne supprime pas les obligations de remboursement de l’Etat. Les échéances demeurent et les besoins de financement persistent. Elle pourrait également renforcer la dépendance du Sénégal au marché financier régional, avec le risque de maintenir des conditions d’emprunt coûteuses et des maturités relativement courtes.
Ces remarques ne signifient pas que la dette locale doit nécessairement subir les mêmes décotes que les emprunts internationaux. Une telle décision pourrait déstabiliser le système bancaire et fragiliser davantage l’économie nationale. Notre recommandation est donc celle d’une approche globale dans le diagnostic de soutenabilité, mais différenciée dans les modalités de traitement.
Transparence de la dette : une exigence citoyenne pouvant faciliter le traitement de la dette
Depuis de 2024, nous appelons les autorités à rétablir la publication régulière, notamment trimestrielle, d’un bulletin statistique exhaustif sur la dette et à rendre public le rapport de Forvis Mazars. La dette engage collectivement les générations présentes et futures. Les citoyens, les entreprises et, surtout, les investisseurs doivent pouvoir connaître son évolution, sa structure, son coût et les risques qu’elle comporte.
Hélas, ils ignorent aujourd’hui aussi bien l’encours de la dette que son ratio pour les années 2025 et 2026. Ce n’est qu’à travers la LFR qu’ils découvrent que l’encours de la dette devrait augmenter de 2 258 milliards de francs CFA à fin 2026. Ils apprennent également que les charges d’intérêts, initialement prévues à 1 190,6 milliards de francs CFA, sont réévaluées à 1 285,2 milliards dans la LFR 2026, soit une hausse de 94,6 milliards de francs CFA. Ce manque de transparence et de visibilité ne fait qu’accentuer l’incertitude économique et fragiliser davantage la confiance des acteurs économiques et des investisseurs.
Nous saluons d’ailleurs l’importance désormais accordée par la majorité parlementaire à la publication du rapport de Forvis Mazars, qu’elle invoque même parmi les justifications du rejet de la LFR 2026. Nous regrettons toutefois que ces préoccupations, soulevées dès 2024 par des économistes et des citoyens avertis, n’aient pas retenu plus tôt l’attention qu’elles méritaient au sein du Parlement, pourtant chargé de contrôler les politiques publiques, notamment la politique d’endettement. La transparence ne doit pas devenir une exigence de circonstance, mobilisée uniquement lorsque les rapports de force politiques l’imposent.
Certes, la publication, en juillet 2026, du bulletin statistique de la dette couvrant la période 2019-2024 constitue un bon début. Elle ne saurait toutefois se substituer à une publication trimestrielle régulière, indispensable au suivi des nouveaux engagements, des remboursements et des risques budgétaires.
Apaisement institutionnel et restauration de la confiance
Un dernier élément de l’analyse de Moody’s mérite une attention particulière : les tensions entre l’Exécutif et le Législatif. L’agence relève que la polarisation institutionnelle et les difficultés à obtenir un soutien parlementaire suffisant pourraient compliquer l’adoption des mesures nécessaires au programme du FMI, retarder les décaissements attendus et accentuer les tensions de trésorerie.
Cette observation est fondamentale. Une restructuration ou « un traitement » de la dette ne constitue pas une simple opération technique entre un ministère des Finances et des créanciers. Elle implique des arbitrages budgétaires, des réformes institutionnelles et des engagements politiques qui doivent pouvoir être respectés dans la durée. Les investisseurs et les partenaires financiers évaluent donc autant la situation économique que la stabilité du cadre institutionnel et la capacité des autorités à mettre en œuvre leurs engagements.
Le Sénégal a, par conséquent, besoin d’un véritable apaisement politique qui ne doit point reposer un consensus artificiel, mais sur un minimum de convergence autour des intérêts économiques et financiers supérieurs du pays.
En définitive, le retour du Sénégal sur les marchés internationaux ne dépendra pas uniquement d’un accord avec le FMI et de la conclusion d’une opération réussie de restructuration ou de « traitement » de la dette dont l’effort ne repose surtout pas sur une hausse de la fiscalité indirecte et une réduction des dépenses sociales notamment des subventions, au risque de faire supporter le coût de la crise aux ménages vulnérables ou moyens.
A bon entendeur !!!
Dr. Balla KHOUMA
Statisticien Economiste








