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ASER – AEE Power EPC : un crime imparfait. Qui protège qui ?

44 minutes ago
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ASER – AEE Power EPC : un crime imparfait. Qui protège qui ?
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José González Tausz a accordé une interview à Walfadjri dans laquelle il se pose en victime d’un État qui ne paierait pas ses factures. L’exercice a au moins le mérite de nous obliger à ressortir les pièces du dossier. Or, confrontées à ses propos comme aux déclarations de nos autorités, ces pièces racontent une histoire bien plus simple que celle que l’on nous vend depuis deux ans. Ce qui suit s’appuie exclusivement sur des documents : le contrat n° T0296/24-DK et son cahier des clauses administratives générales (CCAG), les correspondances de la Banque Santander, les décisions de l’ARCOP, les ordonnances de la Cour suprême, les courriers du directeur général de l’ASER, ainsi que les actes des procédures ouvertes à Dakar et à Madrid.

Avant de démonter l’argumentaire de M. González Tausz, réécoutons d’abord ce que l’ex-Premier ministre et le directeur général de l’ASER ont publiquement déclaré, textuellement.

Le 2 septembre 2024, sur Walfadjri, Jean-Michel Sène (JMS) justifie la renégociation du contrat par une surfacturation découverte : « parce que nous avions noté des incohérences. Peut-être des erreurs, peut-être aussi que c’était fait exprès…» Six semaines plus tard, le 17 octobre à Dakar Arena, Ousmane Sonko vient à la charge : « Jean-Michel Sène n’a touché aucun franc. Des personnes sont payées pour dire qu’il y a un scandale à l’ASER. Il y a zéro scandale à l’ASER » Personne n’avait pourtant accusé le DG d’avoir touché un franc. Birahim Seck, du Forum Civil, réagit aussitôt : « M. O. Sonko, pas vous! Le scandale dit de l’ASER est consommé depuis que le DG a accepté de “renégocier” sur des irrégularités de surfacturations constatées. Des infractions, on les sanctionne mais, on ne cherche pas à les effacer ou corriger par une quelconque “renégociation”»

Le 28 mars 2025, toujours sur Walfadjri, JMS s’engage : « il y a 37 milliards déjà décaissés auprès de l’entreprise espagnole et on a envie d’avancer. La suspension a été levée. Et d’ici 2025, nous allons électrifier 400 villages. » Le 7 août 2025, sur MNF, il assure que le projet ne connaît aucun blocage et qu’il rentait d’une mise en service à l’intérieur du pays. Début février 2026, en tournée politique dans le bassin arachidier, le Premier ministre érige Jean-Michel Sène en modèle d’efficacité. Un mois plus tard, le communiqué du Conseil des ministres du 11 mars 2026 consigne que le projet connaît des blocages, attribués à des difficultés douanières. Et le 12 mars, en point de presse, il soutient : « La renégociation des contrats, notamment avec AEE Power, a permis au Sénégal de réaliser 11 milliards 588 millions de francs CFA d’économies et d’électrifier 534 localités supplémentaires. » Il reviendra à la charge le 28 mars, à Fissel Mbadane, pour accuser des personnes « méchantes » d’avoir bloqué le projet depuis deux ans. Deux ans de blocage, donc, pour un projet qui, quelques mois plus tôt, ne connaissait « aucun blocage ».

On n’économise pas 11,588 milliards sur un marché sain. En chiffrant lui-même le produit de la renégociation, le Premier ministre confirme en 2026 ce qu’il qualifiait en 2024 de fabrication payée. Et surtout, il documente lui-même une cause de nullité du marché. Si surfacturation il y a, que dire alors de celui qui a signé ces prix, M. González Tausz ?

Le courriel du DG de l’ASER du 19 décembre 2025, rendu public par la presse, reconnaît 25 localités électrifiées sur 1 740, soit 1,43 % du programme, pour 40 % du financement encaissé et plus de la moitié du délai écoulé. Voilà le décor. Venons-en à l’interview maintenant.

Le procédé est simple : déplacer la question. Toute l’interview repose sur un même ressort. Le débat porte sur les 56 millions d’euros, 37 milliards de FCFA, décaissés le 11 juin 2024 et sans contrepartie visible deux ans plus tard. M. González Tausz, lui, parle des 84 millions restants, des cautions, de l’ARCOP, de son ancien partenaire. Reprenons ses arguments un à un, et ramenons chacun à la seule question qui compte.

« Où sont les 84 millions que personne ne demande ?» Inversion de la charge de la preuve. Les 84 millions n’ont jamais été décaissés parce que tout nouveau décaissement est conditionné à la justification des sommes déjà versées. Santander et la CESCE l’ont écrit le 18 décembre 2025, le 23 février 2026, la CESCE a précisé à l’ambassadeur du Sénégal, selon la presse, qu’aucune nouvelle demande de décaissement n’avait même été reçue. La clé du déblocage est entre les mains d’AEE Power EPC, et de personne d’autre.

« L’avance est une obligation contractuelle » Exact, et hors sujet. Le point 15.1 du CCAG prévoit deux avances de 28 millions d’euros, la seconde « sur présentation des factures liées aux commandes correspondantes ». Une avance n’est pas un paiement définitif : elle se régularise par des travaux et des décomptes. Or une quasi-inexistence de réalisations pour 40 % du financement, ne peut constituer une régularisation, c’est un trou.

« L’argent est dans la comptabilité, réparti dans plusieurs comptes » C’est l’aveu central de l’interview. Il confirme ce qui a déclenché tout ce problème. La lettre de Santander du 30 septembre 2024, qui dénonçait des «transferts constatés sur le compte de dépôt de l’avance de démarrage… alors que les travaux n’ont pas encore démarré ». Une avance de démarrage n’est pas un placement de trésorerie. Et si les fonds étaient réellement traçables, la démonstration prendrait quelques heures : c’est précisément ce que le juge de Madrid a exigé sous dix jours, par ordonnance du 24 février 2026. Sans réponse jusqu’au 9 juin 2026, date d’une mise en demeure qui lui sera adressée.

« Les cautions sont confirmées, les primes payées comme d’habitude » Les cautions SONAC datent du 18 mars 2024, les primes n’ont été réglées que les 14 et 20 juin, après le décaissement du 11 juin, avec les fonds de l’avance elle-même. L’article 13 du Code CIMA, imprimé sur les avis d’émission de la SONAC eux-mêmes, subordonne la prise d’effet du contrat au paiement de la prime : ces garanties étaient inopposables au moment décisif. L’ARCOP l’a écrit trois fois, les 12 juillet, 23 juillet et 7 août 2024, en évoquant une violation « pouvant entraîner la nullité du marché ». Des primes payées après coup, c’est l’anomalie et non la norme.

« Obligations remplies à 100 %, 40 millions de dollars engagés » Un marché de travaux se juge sur les ouvrages réalisés, non sur les simples engagements. Or, ni bon de commande, ni procès-verbal de réception, ni connaissement, ni décompte validé n’ont été produits, en dépit des demandes écrites réitérées du bailleur. Les constats effectués sur le terrain, à Louga et Saint-Louis en septembre 2025, puis à Tambacounda, Kaffrine et Kédougou en janvier 2026 par Thierno Alassane Sall, font état d’une quasi-absence de réalisations. L’interview reconnaît d’ailleurs elle-même que « le projet est bloqué depuis deux ans ». Dès lors, pourquoi tout ce tapage médiatique orchestré pendant deux ans par JMS et ses équipes, soutenu par des influenceurs de PASTEF, à coups de mises en service folkloriques, pour tenter de faire croire le contraire ?

« Approuvé et audité par deux régimes. » Approuvé, oui, serein, non! Alertes de nullité de l’ARCOP à l’été 2024, saisine du régulateur par Santander le 30 septembre, suspension conservatoire par la décision n°107/2024 du 2 octobre, confirmée par la Cour suprême le 21 novembre 2024, l’Avocat général évoquant des «soupçons de prévarication». Et la renégociation revendiquée par le régime actuel, avec 11 à 15 milliards de surfacturation reconnus, établit à elle seule une anomalie substantielle dans ce contrat prétendument audité.

« L’ARCOP est illégitime, la suspension a coûté un an et demi » Faux ! La suspension est une décision collégiale du CRD où siègent l’IGE, un magistrat, un représentant du secteur privé et un membre de la société civile, confirmée en première instance par la Cour suprême. Sa rétractation, intervenue en février 2025 (par la chambre civile et commerciale, sur une décision rendue par la chambre administrative compétente), repose sur une distinction sémantique entre « financement » et « décaissements ». Surtout, la suspension juridique n’a duré, au total, que trois mois et dix-neuf jours, répartis en deux périodes : du 2 au 21 octobre 2024, puis du 21 novembre 2024 au 21 février 2025. Pas un an et demi. Depuis le 21 février 2025, rien n’empêchait les travaux, pourtant, le terrain est resté vide. Quant au gel des décaissements, il a une cause unique et écrite : l’absence de justification des 37 milliards.

« La tentative d’escroquerie de Kane est prouvée»Poursuivez Kane si vous le devez, mais exécutez les travaux. Nos villages attendent. Surtout une inculpation n’est pas une preuve. L’ARCOP, dans sa décision n°0138/2024 du 24 décembre 2024, déclare ne pas disposer «d’éléments objectifs suffisants pour asseoir la matérialité des faits ». Santander, dans sa lettre du 26 décembre 2024, qualifie le représentant d’AEE Power Sénégal de « partenaire privilégié» aux projets « se déroulant de manière satisfaisante ». La prétendue perte de confiance fait suite à un courriel du 17 juin 2024 exigeant une baisse des prix du sous-contrat : un différend commercial né après encaissement de l’avance. Quant au récit du reçu fiscal falsifié, il se heurte au courrier n°0307/MFB/CAB/CT-MT du 5 mars 2024, qui exonère le marché de tous droits, y compris d’enregistrement, exonération que l’ASER elle-même a retransmise à AEE Power EPC le 21 août 2025. En tout état de cause, cette fraude alléguée relève d’un contentieux entre partenaires qui ne saurait bloquer la poursuite des travaux. 

« Aucune relation contractuelle avec AEE Power Sénégal, l’ASER n’était pas associée. » Les pièces disent l’inverse : engagement tripartite ASER – AEE Power Sénégal – AEE Power EPC du 25 novembre 2023, prévoyant des poteaux fabriqués au Sénégal « à travers AEE Power Sénégal », clé de répartition 60/40 réaffirmée par l’ARCOP le 3 juillet 2024, avec la société sénégalaise « mandataire exclusif » des poteaux, redevance ARCOP de 91,9 millions de FCFA et honoraires de la consultante DCMP de 90 millions payés par elle. Et l’ASER aurait bien pris parti : le 27 août 2024 ensignant un avenant exclusivement avec AEE Power EPC, en contradiction avec la suspension de la résiliation prononcée par le régulateur.

« L’ASER ne paie pas nos factures, le budget de l’État va permettre de payer. » Une autorité contractante ne paie pas des prestations qui ne sont pas exécutées, et les factures, de l’aveu même de l’interview, ne sont pas approuvées. Quant à la dotation budgétaire qui serait inscrite en LFI 2026 pour un projet censé être financé à 100 % par le privé, elle revient à faire payer deux fois le contribuable : par l’endettement garanti, 91,8 milliards empruntés pour 110 à rembourser, puis par le budget national. La socialisation d’une défaillance privée. Rappelons que la sécurisation de 100 % du financement est la condition sine-qua-non d’une offre spontanée. Nous en appelons ici à la responsabilité du président Bassirou Diomaye Faye et du ministre des Finances Cheikh Diba.

« Je suis à la disposition de la justice, je ne fuis pas. » La justice a déjà demandé en vain. Instruction ouverte à Madrid le 24 février 2026, Diligencias Previas n°140/2026, pour appropriation indue, dix jours pour justifier la destination des fonds, réquisition des flux auprès de Santander. La fuite reprochée n’est pas physique, elle est documentaire : deux ans de demandes de preuves restées sans réponse, une délégation d’État éconduite à Madrid le 11 décembre 2025. Un dirigeant qui détient des connaissements et des relevés les produit. Il ne donne pas des interviews.

La seule question qui reste : comment décaisser 40 % du montant d’un marché, consommer plus de la moitié du délai prévu, et n’électrifier que 1,43 % des villages ? L’interview n’y répond pas. Elle ajoute même deux aveux : des fonds « répartis dans plusieurs comptes » et des factures non approuvées. Surtout, elle laisse entière une autre interrogation, qui s’adresse cette fois à nos autorités : pourquoi tant d’énergie a-t-elle été dépensée sur les plateaux pour défendre ce contrat, et si peu pour exiger d’AEE Power qu’elle électrifie nos villages, ou qu’elle restitue nos ressources ? Le reste n’est qu’un bruit de fond. Mais la question principale demeure : où sont passés les 37 milliards ?

Un mot sur le mécanisme désormais rodé : ne jamais répondre sur le fond, et déployer des chroniqueurs et influenceurs pour prêter des arrière-pensées à quiconque ose demander des comptes sur l’électrification de nos villages. Des villages qui, eux, restent plongés dans l’obscurité. Au propre comme au figuré. Quant à l’argument léger d’une prise de fonction différée de JMS, il ne l’exonère pas du devoir de surveillance. Arriver après le décaissement ne dispense pas de contrôler l’exécution, et surtout avoir renégocié (de surcroit sur unesurfacturation) engage pleinement sa responsabilité sur les nouvelles clauses et sur l’ensemble du marché. Enfin, pourquoi Ousmane Sonko s’est-il montré si loquace sur ce dossier, alors que les sujets de plus grande importance devraient retenir l’attention d’un Premier ministre ?

Monsieur le Président Bassirou D. Faye, ce dossier dépasse la polémique. Il engage l’argent public, la dignité de villages plongés dans le noir, et la parole de l’État. Vous avez les moyens d’agir : exiger d’AEE Power qu’elle exécute, ou qu’elle rembourse. Chaque semaine qui passe enfonce ces villages dans l’obscurité et protège ceux qui ont laissé fuir 37 milliards. L’inaction n’est pas une neutralité, c’est un choix assumé dont vous répondrez devant le peuple sénégalais.

Dr Samba Faye

Tags: AEE PowerARCOPDr Samba FayeJean Michel Sène
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