Une crise de puissance fait jour. Avec une telle situation, l’ordre se replie. Face au chaos, le désordre s’offre un large boulevard d’extension. Il prospère sur les ruines des normes renversées. En outre, il jette un trouble sur le devenir des hommes en l’absence de règles de vie et de conduite. S’achemine-t-on vers un règne des gladiateurs dans une jungle, sans nom, sans visage ? Les craintes et les peurs surgissent et neutralisent les efforts d’organisation. Un vide apparent se crée et révèle au grand jour des fragilités. Des limites objectives circonscrivent les puissances actuelles qui ne régentent plus le monde comme autrefois. Ce monde — notre monde, pour faire court — se caractérise par une perte de boussole. Il a changé du tout au tout et livre de lui un visage émacié. Tout est empressement, impatience, vanité, arrogance, esbroufe, intimidation. Les paroles l’emportent sur les actes relégués aux calendes pour une mise en scène qui privilégie la fanfaronnade. Cet instrument si précieux pour les gens de mer est agité comme un chiffon rouge ou blanc suivant les circonstances du moment. On intimide et, en cas de résistance ou de résilience, le « champion » esquive et recule s’il s’aperçoit que le vis-à-vis possède une force insoupçonnée.
Hier, la guerre froide ou la paix chaude, son équivalent en termes de tensions, était propice au déploiement démonstratif de la puissance réelle. Présente en temps réel sur plusieurs théâtres d’opération, elle se dénommait superpuissance. Mais parallèlement à son rayonnement, d’autres aires géographiques changeaient de dimension avec l’émergence en leur sein de moyennes puissances capables d’exercer une influence relative. L’Asie est du lot. De même que le Moyen-Orient qui a montré sa centralité dans la gouvernance économique mondiale. Ses ressources énergétiques pèsent. Son poids financier accroît ses prétentions à plus de responsabilités. Face à l’urgence alimentaire à l’échelle du monde, cet « Orient compliqué » où se concentrent les monarchies du Golfe joue son va-tout en s’impliquant davantage dans les conflits régionaux : Emirats arabes unis, Koweït, Qatar, Oman, Arabie saoudite, Yémen, Irak, Iran. Dans la plupart de ces Etats, des régimes autoritaires dominent et s’appuient sur les Etats-Unis pour leur sécurité en se liguant contre l’Iran, craint de tous. L’objectif d’anéantir Téhéran se heurte à une forte résistance des mollahs qui obligent Washington à « négocier » avec l’ennemi, faute de mieux. Cette délicatesse géostratégique se traduit par une prudence de Sioux de tous les protagonistes. Même l’Inde, puissance technologique de pointe, s’accommode du rapport des forces mais ne néglige pas ses atouts propres pour faire « entendre sa voix ». New Delhi est aujourd’hui l’épicentre de l’intelligence artificielle considérée comme un « soft power » de premier plan entre les mains des diplomates indiens.
Toutes ces puissances se jaugent maintenant. Elles guignent l’Afrique : continent immense, sol riche, ressources rares, précieuses et stratégiques, populations jeunes mais pauvres, vitalité démographique, désert industriel et trop forte dépendance des importations, déficits colossaux et abyssaux. Toutes ces lignes rouges ont été franchies. L’Afrique apparaît comme une « zone prenable » que se partagent lesdites puissances affranchies du droit international tourné en dérision par mépris. De cette crise d’influence découle ce désordre consacré par l’affaiblissement du multilatéralisme. Plus aucune institution, l’ONU en premier, n’a l’étoffe de « grand leader » pour s’imposer, pas plus qu’elle ne parvient à faire respecter le droit international. Dès lors, le retour de la force se constate. Avec désolation… Non plus, personne ne considère cette période de flottement comme « passagère ». Elle s’inscrit plutôt dans la durée. Si bien que le coup de pression a valeur de contestation des hégémonies dont la portée convainc davantage de pays à diversifier leurs partenariats pour se soustraire au diktat d’une nation, fût-elle nucléaire.
Toutes les crises vécues tout au long de cette décennie — militaire, monétaire, financière, sanitaire (covid-19), climatique (réchauffement), économique et diplomatique — ont, à travers leur ampleur, montré que la collégialité des nations répond mieux aux défis que les raids solitaires. Ramené à des proportions plus modestes, le désordre qui sévit dans les pays, pris isolément, a des allures de destruction massive ne permettant pas de redressement imaginable. D’où l’irrespect et l’indiscipline qui s’observent en Afrique avec des démocraties en lambeaux, des coups d’Etat à la pelle, la course à l’apanage des richesses, la dégradation des infrastructures, le viol des libertés, des médias muselés, le vol des urnes, la mise au pas des opposants et des syndicats. Plus grave de nos jours : l’apatridie progresse et se développe. Les malheureux, exclus de leur pays natal, se retrouvent sans statuts ailleurs : ils n’ont plus de nationalité. Plus vite sont-ils bannis qu’aucun autre pays ne se hâte pour les protéger. Au milieu de ce « nulle part », ils ne bénéficient plus de reconnaissance légale, ni eux, ni leur famille, ballotés entre précarité et insécurité, sans subsistance conséquente, sans réelle protection avec la hantise permanente d’une disparition parce que traqués par des commandos invisibles. Hélas, la pratique se répand alors que persistent les lacunes juridiques dans nombre de régions d’Afrique.
A quoi ont servi les luttes héroïques menées antérieurement pour des avancées démocratiques ? Sans excès d’empressement, il est tentant de répondre : « à rien ! » Car chaque conquête a été obtenue au prix de lourds sacrifices consentis par des hommes et des femmes qui n’avaient que leur foi en bandoulière. Ceux qui jouissent aujourd’hui du pouvoir par l’expression des suffrages universels issus des urnes devraient se prendre pour des continuateurs munis du relais. Et non des interrupteurs !
En 1991 déjà, le peuple malien avait vaincu « mains nues » le régime dictatorial de Moussa Traoré. La suite est connue… Rémanence. Au Burkina, l’agrégation de luttes graduelles avait fini par instaurer un printemps des libertés dans ce charmant pays où militaires et civils sympathisaient « sans haine ni soupçons ». Réminiscence. Le Niger aussi affichait sa singulière trajectoire au détour de mémorables carnages qui ont emporté de vaillantes vies. Résurgence.
L’arrivée du régime pastéfien obéit à un autre parcours qui couronne une lutte sans merci menée avec habileté et intelligence tout en exploitant avec dextérité des erreurs fatales du régime de l’ancien Président Macky Sall. Rien n’ôte au Pastef sa victoire méritée. Mais qu’en fait-il présentement ? Le but ultime était-ce de parvenir au pouvoir ou de se saisir de cette victoire arrachée comme d’un véritable levier de transformation du Sénégal jamais en panne d’évolution ou de mutation ?
En revanche, la situation actuelle préoccupe. Le Président Diomaye et le Premier ministre Sonko se parlent mais ne s’écoutent pas ou plus. Un comble pour deux artisans d’un itinéraire politique inédit. Au-delà des avatars, ils déjouent des pièges tendus et franchissent des obstacles pour « vendre » aux électeurs une équation politique largement partagée. Sitôt installés, commencent les bisbilles sur fond d’un jeu à cache-cache (entre le chat et la souris) qui évolue maintenant vers une course contre la montre entre le lièvre et la tortue pour qui franchira en premier la ligne d’arrivée. Se pénètrent-ils de la sagesse : rien ne sert de courir, il faut partir à point !
Cependant, on est loin de l’échéance de 2029. Pas de doute, l’hypothèque temps cherche propriétaire… entre les deux qui revendiquent un droit d’inventaire à gorge déployée. Chacun d’eux s’approprie un espace et le régente par écuries interposées. Sans précaution ! En clair, nous aurons une campagne de plus de trois ans ! Au regard des voies empruntées et des démarches privilégiées, l’écart s’élargit en s’approfondissant. Mais attention à la fâcheuse confusion entre réalités et apparences !
En attendant, l’économie s’abîme. Les urgences s’accumulent… Comment, dans ces conditions, faire entendre la voix de ceux qui n’ont pas voix au chapitre ?
Par Mamadou NDIAYE






