L’actuelle situation socio-économique enthousiasme peu les Sénégalais. Ils redoutent le marasme en s’apercevant que tous les secteurs se dégradent. Ils admettent la crise mais ignorent son ampleur. En voyant le gouvernement recourir assez souvent à des emprunts pour couvrir des urgences, ils ont fini par se convaincre d’une évidence : le pays va mal.
Pire, les signes d’enlisement s’accumulent. La dette cachée se révèle toxique. Pour l’avoir rendue publique, dans un souci de transparence, le Premier ministre Ousmane Sonko mesure les conséquences de son acte qui n’était pas du reste partagé en haut lieu. Il a fallu l’ouverture de la session budgétaire au Parlement pour deviner (et pourquoi pas comprendre) que la dette divise plus qu’elle ne soude des positions qui s’expriment ouvertement.
Les ministres en charge de l’Economie et des Finances n’ont pas la même lecture que leur « patron » qui risque l’isolement au sein d’un attelage visiblement écartelé. Certains analystes décrivent son imprudent appétit de puissance comme un obstacle dans la quête de solution auprès des bailleurs de fond ou des partenaires techniques. S’achemine-t-on vers des impasses ?
Comment faire face à la crise et sauver la face en même temps ? Enorme équation que tente de résoudre le pouvoir actuel dont le penchant naturel à monopoliser la parole s’amenuise alors que les occasions de rassurer des Sénégalais de plus en plus inquiets ne manquent pas !
Le Président, lui, conserve une attitude de réserve vis-à-vis de cette conjoncture, laissant son Premier ministre à l’œuvre (et non à la manœuvre) pour apporter des réponses qui apaisent et soulagent une opinion publique moins naïve, moins candide, mais plus vigilante parce que plus circonspecte. Le pouvoir a désormais conscience d’une crise aiguë.
Laquelle pourrait se transformer en une crise systémique avec l’entrée en scène des banques qui pointent la colossale « dette bancaire » occultée à dessein dans les débats. Or elle relève de la dette publique dont le ratio pulvérise le PIB réel. Cette volonté de transparence, diversement accueillie dans les sphères de la haute finance, a ralenti les décaissements du FMI et renchéri le coût du crédit.
Du coup, la perte de confiance se pose avec acuité au gouvernement, obligé pour la restaurer, d’assainir ses comptes. Mais le temps file. Chaque acte posé par les pouvoirs publics est suivi et décortiqué pour attester de sa bonne foi. Les agences de notation, devenues des acteurs clés, délibèrent à partir de leurs propres critères d’appréciation pour coller une note au Sénégal.
La dernière en date est celle de Fitch Ratings qui a récemment dégradé à son tour « l’environnement opérationnel bancaire » du fait de « l’exposition excessive » des banques. Elles sont, semble-t-il, très impliquées dans la dette souveraine. En rompant le silence, elles visent à alerter dans l’hypothèse d’une restructuration envisagée.
D’abord une forte partie de la dette intérieure est contractée auprès desdites banques. Si bien que le réaménagement des prêts consentis en de nouveaux prêts moyennant une maturité plus longue entraîne des déséquilibres préjudiciables aux banques. Hier on se plaignait de la sous-bancarisation de l’économie sénégalaise jugée extravertie.
Aujourd’hui, il n’est pas exagéré d’apprécier la sur-bancarisation avec une pléthore de banque investissant les mêmes créneaux et filières au point de les saturer. La Banque of America évoque la restructuration comme « inévitable ». Elle est « plus que probable », pronostique la banque américaine, acteur important des marchés avec un portefeuille de l’ordre de 160 milliards de dollars. En un mot ses avis comptent.
Le Sénégal a-t-il un choix autre que la restructuration ? En tout état de cause, c’est l’option qui est préconisée pour soulager sa trésorerie globale et « assouplir les conditions de remboursement » de sa dette, objet de tous les commérages. Au milieu des supputations, comme pour couper court aux spéculations, le Premier ministre s’est offert un voyage expéditif aux Emirats arabes unis avec un séjour bref mais ponctué de rendez-vous à la queue-leu-leu.
Moins de deux semaines plus tard, une délégation émiratie a effectué un déplacement au Sénégal avec à la clé un mémorandum d’entente sur des projets d’avenir à forte incidence financière. Pour qui connaît le sens de la nuance chez Arabes d’Emirats, la prudence s’impose. Certes ils sont balèzes, financièrement parlant.
Ils ont néanmoins une stratégie de positionnement qui pourrait choquer ou heurter des alliés traditionnels du Sénégal dans le monde arabe. C’est le cas notamment de l’Arabie Saoudite. Entre Abou Dhabi et Riyad, la concurrence et rude et âpre. A cet égard, le Yémen est le théâtre de leur confrontation par milices locales interposées. Les rapports de forces sont en faveur des Emirats qui toisent ainsi l’Arabie Saoudite dans une zone très sensible et soumise, au demeurant, à de fortes tensions régionales.
Ainsi nous rapprocher des Emirats arabes ne nous éloigne-t-il pas de l’Arabie Saoudite, en pleine réorganisation de sa stratégie d’influence à l’échelle mondiale ? Que gagnons-nous d’un côté ? Et de l’autre, que perdons-nous ? Nos diplomates, rompus aux délicatesses, ont du pain sur la planche. Ils sauront sûrement élargir le spectre d’amitiés sans s’aliéner celles qui constituent le socle de notre présence dans le golfe persique où s’opèrent de profondes mutations qui nous interpellent.
Dans cette région, les pays se préparent à l’après-pétrole, l’Arabie Saoudite en tête. Tandis que le Sénégal fait son entrée dans ce club des pays producteurs de l’or noir avec la saine ambition de jouir de ses ressources d’hydrocarbures sans compromettre ses équilibres écologiques. Il s’y ajoute que les Emirats étaient attendus en Mauritanie où ils avaient promis « monts et merveille ».
Selon des indiscrétions venant de Nouakchott, les « fruits n’ont pas répondu à la promesse des fleurs ». Faut-il dès lors se hâter lentement ou s’empresser doucement pour conclure avec Abou Dhabi de non moins hâtifs accords sans lendemain ? A ce sujet, évitons que la forme ne devienne le fond…
Très souvent, les Africains se représentent le monde arabe d’une manière romancée ou édulcorée. Désormais le réalisme doit nous habiter pour ne plus jamais nous quitter. Ce qui a pour avantage de compter sur nos atouts qui ne sont guère négligeables : diversité de ressources, vitalité démographique, terres rares et arables, position géostratégique unique du continent africain à équidistance des grandes rivalités politiques, militaires, commerciales et financières.
Ces facteurs de puissance, donnent de la graine à moudre aux dirigeants et aux décideurs. La maturité du débat progresse chez les économistes sénégalais. « Lumière est ma loi…! » Ils sortent à la fois de leur circonspection et de leur confort intellectuel pour dégager des perspectives. Bien sûr, ils n’appréhendent pas les réalités de la même manière. Mais par l’échange et l’élévation du niveau du débat contradictoire, l’éclairage ouvre des horizons et mobilise les moyens de réussir par l’agrégation des talents et des compétences. Tendance irréversible ?
Par Mamadou NDIAYE








