Cadeau léonin pour des héros rentrés auréolés de gloire.
Un soir de mi-janvier, sur des terres chérifiennes, des Lions de la savane ont inscrit leur titre de rois sur les fronts nord et sud du Sahara. De ce côté-ci des sables, le président Bassirou Diomaye Diakhar Faye a eu un geste à la hauteur de ce qui a fait vibrer toute la nation : offrir de la terre, encore, comme symbole de reconnaissance.
Le chef de l’État a ainsi attribué des parcelles de terrain aux joueurs de l’équipe nationale de football, vainqueurs de la Coupe d’Afrique des Nations 2023 au Maroc, ainsi qu’aux membres de l’encadrement technique. Le geste est accompagné d’une prime de souveraineté de plusieurs millions de francs CFA et d’un terrain de 200 mètres carrés pour chaque membre du groupe qui a conquis successivement Yanbu, Riyad, le monde footballistique en Afrique et largement ailleurs.
Les membres de la fédération n’ont pas été oubliés : ils recevront également des parcelles, de 200 mètres carrés. En le faisant, le chef de l’État veut incarner la reconnaissance nationale envers ceux qui ont apporté la gloire, le prestige, avec la possibilité de retombées économiques pour le pays. La nation reconnaissante envers ceux qui ont apporté des émotions positives aux populations, en ces temps difficiles pour tout le monde.
Le président de la République n’a fait que perpétuer une tradition instaurée depuis un cadeau aux Lions du basketball en 1978. Pour justifier son geste, Abdou Diouf, repris d’ailleurs par Bassirou Diomaye Faye, avait proclamé :
« Du mérite, du mérite, récompense à la hauteur du mérite ! »
Il s’adressait alors à l’équipe nationale féminine de basketball qui venait de remporter le titre continental. Son successeur, maître Abdoulaye Wade, avait soutenu les Lions du football qui, pour une autre première pour le pays, participaient à la Coupe du monde en Corée du Sud en 2002, après une finale de CAN perdue à Bamako. Il tint parole pour payer les primes aux malheureux finalistes qui réussirent quand même une formidable campagne.
De son slogan « Le Sénégal qui gagne », entré dans l’espace public, Abdoulaye Wade accueillit les Lions en grande pompe au Palais de la République. Après Bamako, il avait alors été accusé de politisation du succès des Lions.
« Ce récupère ma mise », répondit-il en annonçant une prime de cinquante millions de francs CFA pour chaque joueur.
Il y a eu ensuite Macky Sall, qui a bien célébré et récompensé Aliou Cissé et ses joueurs. Ils venaient de rentrer avec, pour la première fois pour le Sénégal, le titre de champion d’Afrique. On est alors en 2022. Dès lors, on peut comprendre l’octroi de primes par l’État à ses héros.
Mais il faut tout de même s’interroger sur l’attribution de terrains ou de villas à nos sportifs méritants. L’approche est-elle soutenable à long terme ? Le Sénégal a une très bonne équipe nationale de football, probablement la meilleure en Afrique en ce moment. Avec une moyenne d’âge de 26 ans, elle peut parfaitement gagner les deux prochaines éditions de la Coupe d’Afrique des Nations, et même au-delà.
Donnera-t-on chaque fois des parcelles de terrain toujours plus grandes à chaque joueur et à chaque membre de la fédération ? Certains anciens champions et membres des équipes techniques cumulent déjà ces parcelles, avec celles octroyées en 2022. Est-ce équitable quand on sait que le citoyen moyen peine à trouver une parcelle de cent cinquante mètres carrés ?
Jusqu’à quand le patrimoine foncier du Sénégal pourra-t-il être mis à contribution, à ce rythme ?
Restons dans l’équité pour parler des autres disciplines sportives : le basketball, le handball, le volleyball, le judo, la natation, l’athlétisme, etc. Elles sont certes moins populaires, moins mobilisatrices de foules que le football, mais leurs pratiquants ne fournissent pas moins d’efforts quand il s’agit de défendre les couleurs nationales.
Puisque les récompenses servent également à motiver, il ne serait pas déplacé de se demander si les vainqueurs continentaux dans ces disciplines n’ont pas, eux aussi, droit à la même considération.
Rappelons tout de même que le président Abdou Diouf avait récompensé des basketteuses. Il avait également offert un terrain à El Hadji Dia Ba, qui avait remporté une médaille d’argent aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984.
Que dire des autres secteurs de la vie nationale ? Nos champions économiques vendent le label sénégalais en Afrique et dans le reste du monde. Nos écrivains, nos cinéastes, nos acteurs, nos musiciens, nos savants, etc., nous rapportent de la gloire et du prestige à l’international.
La preuve : les médias ont récemment réclamé une reconnaissance à la hauteur de leur contribution au succès de la Coupe d’Afrique des Nations Maroc 2023.
Les interrogations ne visent pas à réduire le mérite des Lions, ni à remettre en cause le principe des faveurs qui leur sont accordées. Elles cherchent à rationaliser l’approche. À défaut de faire voter une loi, le président de la République pourrait prendre un décret codifiant ces faveurs :
Quels sont les secteurs de la vie nationale concernés ?
Qui y a droit ?
Quelle est la nature des récompenses ?
Quels barèmes ?
Comment différencier les niveaux de récompense selon les catégories et les compétitions (exemple : CAN et Coupe du monde) ?
Cette grille n’a pas la prétention d’être exhaustive.
Par ailleurs, le ministère des Sports, sous le régime d’Abdoulaye Wade, avait pris un arrêté codifiant les récompenses des sportifs par l’État. La présente contribution vise donc à renouveler l’idée qu’il faut une méthode pour éviter que notre devoir de reconnaissance ne transfère le patrimoine foncier du Sénégal à une seule catégorie sociale.
Ibrahima Sané PhD
Journaliste, ancien député








