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Fonds politiques : sous Diomaye, la rupture promise vire à la restauration

2 heures ago
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Fonds politiques : sous Diomaye, la rupture promise vire à la restauration
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Derrière la guerre des chiffres qui oppose Bassirou Diomaye Faye, Ousmane Sonko et leurs anciens alliés, une question bien plus grave se pose. L’argent public peut-il encore échapper à toute règle au nom du secret d’État ? Posée aussi crûment, la question dérange. Car la rupture promise a fini par se réduire à un duel entre restauration du système et surenchère populiste.

Au Sénégal, la controverse sur les fonds politiques révèle surtout la nature du système qui l’a produite. Depuis des semaines, les anciens compagnons de la « rupture » s’échangent chiffres tronqués, demi-vérités et procès d’intention. Sous ce vacarme, le sujet réel tient en trois questions : combien, pour quoi, sous quel contrôle. Le reste n’est que bruit de guerre.

Cette confusion arrange presque tout le monde. Le pouvoir s’abrite derrière la raison d’État. Ses opposants transforment des soupçons en certitudes comptables. Et au fond, personne n’a vraiment intérêt à clarifier, chacun préférerait qu’on oublie ses propres promesses de transparence. Ce qu’elle permet surtout d’éviter, c’est l’essentiel : un argent public dont l’existence n’est contestée par personne, mais dont le périmètre, le montant exact et les mécanismes de contrôle restent invisibles pour les citoyens qui le financent.

Le secret n’est pas l’absence de règles

Tous les États ont des crédits confidentiels. Le renseignement, certaines opérations de sécurité, des missions extérieures sensibles — ça ne se déballe pas sur la place publique, et une démocratie sérieuse ne publie ni ses sources ni le détail de ses opérations. Mais confidentialité ne veut pas dire absence de comptabilité. Ni chèque en blanc. Ni zone sans responsable.

Le citoyen n’a pas besoin de connaître le nom d’un agent. Il a en revanche le droit de savoir qu’une enveloppe existe, quel plafond lui est assigné, à quelles finalités la loi la réserve, et quelle autorité indépendante en vérifie l’usage. Le secret protège l’État. Ce qui n’a pas de comptabilité, en revanche, ne protège plus grand monde à part ceux qui le gèrent.

Une promesse écrite, aujourd’hui réinventée

Le programme présidentiel de Bassirou Diomaye Faye, présenté aux Sénégalais en 2024, ne laissait pas beaucoup de place à l’interprétation. Il promettait de « supprimer les fonds dits politiques » et de les remplacer par des fonds spéciaux votés par l’Assemblée nationale, réservés aux opérations ultrasensibles — armement, missions secrètes. La même ligne figurait déjà dans le programme porté par Ousmane Sonko en 2019. Ce n’était pas un détail de vocabulaire. La distinction séparait les dépenses de souveraineté, légitimes mais confidentielles, d’un pouvoir de distribution discrétionnaire capable de financer des interventions politiques, sociales ou personnelles sans le moindre critère public.

Le 2 mai 2026, face à la presse, Bassirou Diomaye Faye a pourtant défendu un périmètre bien plus large : renseignement, situations sensibles, solidarité avec des pays voisins, mais aussi aides accordées à des citoyens en difficulté. Ces missions n’obéissent pourtant pas à la même logique. Une opération de renseignement peut exiger le secret. L’aide sociale, elle, est une politique publique, elle suppose des critères connus, une administration identifiable, une traçabilité budgétaire. Quand elle dépend du bon vouloir présidentiel, la solidarité nationale devient de la générosité personnelle.

Le 22 mai, encore Premier ministre à l’époque, Ousmane Sonko a affirmé devant les députés que son camp n’avait jamais promis la suppression de ces fonds — seulement leur contrôle. La phrase contredit littéralement les programmes de 2019 et de 2024. Et elle révèle une mécanique qu’on connaît déjà : dans l’opposition, on promet sans nuance ; au pouvoir, la même promesse devient soudain quelque chose que le peuple aurait mal compris.

Le débat n’oppose pas les défenseurs de l’État à ceux de la transparence. Il oppose le secret encadré à l’opacité sans comptes.

Les chiffres disent quelque chose, à condition de ne pas les trahir

Il faut d’abord ne pas confondre les budgets globaux des institutions avec leurs éventuels fonds politiques, ce sont deux choses différentes. En 2026, la Présidence dispose officiellement de 204,544 milliards de francs CFA. Cette envolée vient surtout du rattachement de plusieurs organismes ; le ministère des Finances précise lui-même qu’à périmètre inchangé, le budget ressort à 64,706 milliards. La Primature est dotée de 30,950 milliards, l’Assemblée nationale de 22,305 milliards. Ces montants couvrent du personnel, du fonctionnement, des transferts, des investissements. Les présenter comme des « caisses noires » serait faux.

L’erreur inverse serait tout aussi grave, cependant. Dans la documentation budgétaire publique, la part exacte des enveloppes politiques ou spéciales n’est isolée nulle part de façon claire. L’opacité, ici, ne tient pas à l’absence de budget, elle tient à l’impossibilité de savoir ce qui échappe au régime ordinaire.

Ousmane Sonko a lui-même déclaré disposer de 1,77 milliard de francs CFA de fonds politiques à la Primature. Ce chiffre est public, il vient de lui. Les 7,08 milliards par an, ou les 14,16 milliards sur deux ans, répétés depuis à l’envi, supposent en revanche que cette somme représentait une tranche trimestrielle. Aucune pièce budgétaire ou comptable rendue publique ne permet à ce jour de l’établir. Une extrapolation reste une extrapolation, même plausible — la répétition ne la transforme pas en fait.

Dénoncer l’opacité ne dispense pas de prouver

Abdourahmane Diouf a affirmé que l’ancien Premier ministre avait épuisé son enveloppe et sollicité une rallonge. L’affirmation mérite examen — elle ne devient pas une vérité comptable tant que l’acte d’ouverture de crédits, la demande de rallonge, l’ordre de paiement ou le relevé d’exécution n’ont pas été produits, ou soumis à un contrôle indépendant. Et c’est précisément là que le discours de transparence peut, lui aussi, virer à la manipulation. On ne peut pas exiger des preuves de ses adversaires et demander à l’opinion de croire ses propres révélations sur parole. Une déclaration présidentielle sur l’usage général des fonds ne vaut pas reddition des comptes. Dire à quoi l’argent peut servir ne dit ni combien a été dépensé, ni par qui, ni au bénéfice de qui.

L’exigence doit donc être la même pour tous. Diomaye Faye, d’ Ousmane Sonko, d’Abdourahmane Diouf, leurs prédécesseurs, la charge de la preuve ne change pas de camp selon les alliances du moment. Une transparence à géométrie variable n’est pas une réforme. C’est une arme de faction.

Présidence, Primature, Assemblée, une même règle pour tous

L’Assemblée nationale ne peut pas rester hors champ. Son autonomie financière est nécessaire à la séparation des pouvoirs, mais elle ne crée pas une souveraineté budgétaire sans comptes à rendre. Aucun document public consulté ne permet d’identifier une enveloppe chiffrée de fonds politiques attachée à sa présidence — ce qui interdit d’inventer un montant, et justifie d’autant plus de soumettre le Parlement aux mêmes principes que l’exécutif.

La tentative judiciaire de l’ancien magistrat Ibrahima Hamidou Dème illustre bien l’impasse. Le 16 avril 2026, la Cour suprême a déclaré irrecevable sa demande de communication des montants alloués à la Présidence et à la Primature, pour des motifs de pure procédure. Elle n’a donc jamais tranché, sur le fond, que ces montants devaient rester secrets. La porte s’est refermée, et la question démocratique, elle, n’a reçu aucune réponse.

Ce que font les démocraties qui prennent le contrôle au sérieux

La France a longtemps connu un système où les fonds spéciaux couvraient des dépenses politiques et certaines charges discrétionnaires des cabinets. La réforme de 2001-2002 a resserré leur périmètre autour du renseignement et de la sécurité. Les opérations restent classifiées, mais une commission spécialisée, composée de députés et de sénateurs désignés de façon pluraliste, examine les documents, les pièces et les comptes d’emploi. Le Royaume-Uni, l’Allemagne ou les États-Unis ont chacun retenu des équilibres différents — le principe, lui, reste le même partout : le secret porte sur l’opération, jamais sur l’existence de l’enveloppe, ses finalités légales, ou l’existence même du contrôle.

Le Sénégal pourrait s’inspirer d’une règle assez simple. Réserver les fonds secrets au renseignement, à la sécurité et aux opérations extérieures réellement sensibles, et en sortir les aides sociales ordinaires et les dépenses de cabinet. Publier le montant annuel agrégé par institution. Puis organiser une comptabilité confidentielle mais vérifiée, par une commission pluraliste associant majorité, opposition et magistrats financiers assermentés, avec un certificat annuel de régularité rendu public. Et sanctionner pénalement tout emploi partisan, électoral ou personnel de ces fonds.Rien de tout cela n’affaiblirait l’État. Ça affaiblirait seulement ceux qui ont fini par le confondre avec eux-mêmes.

La rupture a laissé place à la restauration

La controverse finit par livrer son vrai enseignement. Le nouveau pouvoir ne démantèle pas les instruments de l’ancien système — il négocie plutôt la manière de les garder, et qui aura le droit de les manier. Les mots ont changé, les justifications se sont modernisées, mais la culture de la caisse discrétionnaire, elle, n’a pas bougé. Avec Bassirou Diomaye Faye, la rupture promise a fini par prendre les traits d’une restauration : retour des transhumants, recyclage des réseaux d’hier, réinstallation autour de l’État de ceux que le discours de rupture désignait naguère comme prédateurs de la République. Ce n’est pas la preuve que chaque franc a été détourné. C’est le constat, plus modeste mais tout aussi grave, qu’aucun garde-fou sérieux n’empêche encore la prédation, le clientélisme ou l’enrichissement personnel.

Face à cette restauration, Ousmane Sonko n’incarne pas non plus une alternative institutionnelle. Il incarne un populisme de dénonciation. Dans l’opposition, il promet l’abolition. Une fois l’instrument entre ses mains, il s’en accommode. Et dès que l’équilibre politique lui échappe, il retrouve le langage de la vertu. Au fond, la querelle n’oppose pas vraiment l’ancien système au nouveau. Elle oppose une restauration conservatrice à une surenchère populiste.

Le Sénégal n’a pas à choisir entre les prédateurs recyclés et les populistes amnésiques. Il doit choisir la République.

C’est là, sans doute, le danger le plus profond. Quand l’argent public peut entretenir des clientèles, acheter des fidélités, consolider des réseaux, ce ne sont pas seulement les finances publiques qui trinquent. C’est le Parlement. Ce sont les corps de contrôle. C’est l’égalité entre citoyens — et, au bout du compte, la confiance dans la démocratie elle-même.

Le Sénégal n’a pas besoin d’un nouveau propriétaire pour les vieux leviers de l’opacité. Il a besoin de règles qui survivent aux hommes et s’appliquent à tous, sans exception de camp. Le secret protège l’État ; le contrôle protège la République. Reste à la République de faire son travail : protéger enfin les citoyens de ceux qui, restaurateurs du système ou entrepreneurs populistes, continuent de confondre l’argent du pays avec les ressources de leur clan.

Dr Madior Ly

Tags: Bassirou Diomaye FayeDr Madior LyFonds politiques
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