Le Sénégal a connu en 2024 une accélération notable de son activité économique, dans un contexte politique marqué par une alternance démocratique et le démarrage de l’exploitation de ses ressources pétrolières. Le produit intérieur brut (PIB) réel a progressé de 6,1 %, contre 4,3 % en 2023. Une performance principalement portée par le secteur secondaire, dont l’activité a bondi de 18,7 % avec le début historique de la production pétrolière en juin 2024.
À la fin de l’année, la production de pétrole avait atteint 16,9 millions de barils, contribuant à dynamiser les exportations. Celles-ci ont progressé de 12,6 % en 2024, soutenues notamment par les premières ventes d’hydrocarbures sur les marchés internationaux. Dans le même temps, l’inflation a fortement ralenti, passant de 5,9 % en 2023 à 0,8 % en 2024.
Derrière ces indicateurs encourageants se cachent toutefois des fragilités persistantes. La croissance de 2024 est restée nettement inférieure à la prévision initiale de 9,2 %. Le principal facteur de cette contre-performance réside dans le recul du secteur primaire, qui s’est contracté de 3 %. L’agriculture a particulièrement souffert des inondations enregistrées en octobre et d’une longue pause pluviométrique.
La production agricole a ainsi diminué de 6,3 %, avec des replis particulièrement importants pour les céréales, en baisse de 11,5 %, et l’arachide, dont la production a chuté de 24,8 %. Ces résultats illustrent une nouvelle fois la forte exposition de l’agriculture sénégalaise aux aléas climatiques et la nécessité d’accélérer sa modernisation.
La situation des finances publiques constitue un autre point de préoccupation. Les audits publiés par l’Inspection générale des finances (IGF) ont évalué l’encours de la dette publique à 15 664 milliards de francs CFA à fin 2023, soit 83,7 % du PIB. En 2024, le déficit budgétaire s’est établi à 13,4 % du PIB, très loin de la cible initiale de 3,5 %. Les dépenses extrabudgétaires, les subventions ainsi que le poids croissant du service de la dette ont contribué à creuser les déséquilibres.
Sur le front social, la croissance économique ne suffit pas encore à réduire suffisamment les inégalités. Selon les données disponibles pour 2021-2022, 37,5 % de la population sénégalaise vivait sous le seuil de pauvreté monétaire. Le phénomène reste particulièrement marqué dans les zones rurales, où le taux atteint 53,3 %, contre 20 % en milieu urbain.
Pour les années 2025-2027, les autorités misent sur une nouvelle phase de consolidation économique, notamment à travers la Stratégie nationale de développement (SND 2025-2029), articulée avec la Vision Sénégal 2050. Pour 2025, la croissance du PIB réel est projetée à 7,8 %, portée par la montée en puissance des activités pétrolières et gazières, avec une production attendue de 30,5 millions de barils et 30,2 trillions de British thermal units (Tbtu) de gaz.
Le secteur primaire devrait également retrouver une dynamique positive, avec une croissance projetée à 6,6 %. Dans le même temps, le gouvernement prévoit de poursuivre l’assainissement des finances publiques afin de ramener le déficit budgétaire à 7,8 % du PIB en 2025.
Sur le plan extérieur, certaines vulnérabilités semblent pour l’heure contenues. Les mesures protectionnistes américaines devraient avoir un impact limité sur l’économie sénégalaise, les exportations du pays vers les États-Unis n’ayant représenté que 3,4 % des exportations totales en 2024. La sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO ne devrait pas non plus bouleverser significativement les échanges entre le Sénégal et le Mali, qui restent encadrés par les règles de l’UEMOA.
Mais au-delà des chiffres de croissance et des perspectives liées aux hydrocarbures, la question de la sécurité alimentaire demeure l’un des principaux défis du Sénégal. Le pays poursuit sa trajectoire d’engagements continentaux en matière d’agriculture et de sécurité alimentaire, notamment à travers les objectifs issus des déclarations de Maputo de 2003, de Malabo de 2014 et de Kampala de 2025.
Le financement du secteur agricole reste toutefois un enjeu majeur. Alors que l’allocation budgétaire au secteur a souvent approché, voire dépassé, le seuil de 10 % recommandé dans le cadre des engagements africains, l’exécution effective des crédits demeure beaucoup plus faible, oscillant entre 5 % et 7 %. Cette situation limite la capacité du secteur à se moderniser et à jouer pleinement son rôle dans la transformation économique du pays.
Sur le plan de la disponibilité alimentaire, l’offre moyenne demeure relativement stable, autour de 2 200 à 2 350 kilocalories par personne et par jour. La valeur de la production alimentaire par habitant a, pour sa part, atteint environ 250 000 francs CFA en 2023.
Des progrès sont également observés en matière de sous-alimentation. En l’espace de 25 ans, le nombre de personnes concernées est passé de plus de deux millions au début des années 2000 à environ un million en 2024. Une évolution qui traduit une amélioration de la situation alimentaire globale, mais qui souligne aussi l’ampleur du chemin restant à parcourir.
Pour le Sénégal, l’enjeu n’est donc plus seulement de produire davantage, mais de faire en sorte que cette production soit accessible au plus grand nombre. La croissance des hydrocarbures peut renforcer les recettes et soutenir l’investissement, mais elle ne saurait à elle seule résoudre les difficultés structurelles de l’agriculture, de l’emploi rural et de l’accès à l’alimentation.
L’élargissement de l’assiette fiscale, l’amélioration de l’exécution des dépenses agricoles, le développement des chaînes de valeur locales et l’accélération de la transformation industrielle apparaissent ainsi comme des leviers déterminants. Dans cette perspective, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pourrait offrir de nouvelles opportunités aux producteurs et aux industries sénégalaises, à condition que le pays renforce sa capacité de production et de transformation.
Entre boom pétrolier, assainissement budgétaire et impératif de souveraineté alimentaire, le Sénégal se trouve ainsi face à un défi majeur : convertir l’accélération de sa croissance en amélioration durable des conditions de vie. La performance économique devra désormais se mesurer autant à la progression du PIB qu’à sa capacité à réduire les vulnérabilités, renforcer la production nationale et garantir un accès plus équitable à une alimentation suffisante et abordable.
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