Avons-nous une élite au Sénégal ? Se reconnaît-elle comme telle ? Quel est son poids réel ? A-t-elle une réelle influence sur la marche de la société sénégalaise ? Sa voix est- elle audible et significative ? Chacune de ces interrogations, voire d’autres tout aussi accablantes, mérite un approfondissement circonstancié pour cerner cette réalité fuyante.
En principe, une élite constitue une minorité qui se remarque, se distingue et s’illustre tant par sa posture, sa prestance que par sa présence forte et assumée. Elle sert de boussole à une société désorientée. Elle éclaire les voies sombres et dégage des perspectives qui nous éloigne de la pénombre sans toutefois faire de l’ombre aux acteurs décisifs.
Sa discrétion ne signifie pas effacement. Sûre d’elle, l’élite parvient à s’imposer sans forcer l’allure. De son immersion, elle tire un avantage qui la légitime. En se détachant par nécessité, elle s’octroie une crédibilité reconnue et incontestée. Comment avec une aura pareille dissimuler sa propre puissance et se réduire à n’être que l’appendice d’une force d’impulsion dont elle dépend ?
Le risque est grand qu’elle « se suicide » en se négligeant. Face aux turbulences actuelles, l’élite qui esquive ses tâches et sa mission pour cause de délicatesse de situation renonce à son rôle historique. Elle renonce surtout à livrer au peuple (et non aux foules) des clés de compréhension de la complexité du monde. Or l’attitude qu’elle adopte s’apparente de plus en plus à une série ininterrompue de petites « trahisons » d’une population saturée de « mensonges » qui s’est pourtant privée de beaucoup de moyens d’épanouissement pour doter le pays d’une élite clairvoyante. Dès lors, il y avait de quoi éprouver de la fierté.
Autres temps, autres mœurs. Le Président Lamine Guèye, Blaise Diagne et même Ngalandou Diouf, anciennes figures tutélaires de la politique sénégalaise offraient des bourses aux jeunes bacheliers des années 40 et 50. Au nombre des bénéficiaires d’alors, il y avait Cheikh Anta Diop, Abdoulaye Wade, Abdoulaye Ly, Iba Mar Diop, entre autres. Dans le secret de son Bureau, le premier et sémillant avocat noir aimait dire aux jeunes étudiants, à la veille de leur départ pour la France que les bourses octroyées n’avaient pour soubassement que le mérite fondé sur les résultats scolaires des intéressés.
Il laissait deviner qu’à leur tour, ceux-ci devaient s’inspirer de ce modèle d’équité et de justesse pour le reproduire en guise de bréviaire. La suite est connue. Les générations d’après ont dérivé. Elles ont faussé le jeu, en privilégiant des considérations autres que la cohésion nationale, l’excellence, la performance ou l’équilibre. Par ces pratiques iniques, des médiocres ont été promus, de brillants sujets étaient écartés,des bourses ont été accordées en dehors des critères d’attribution.
Depuis, le système a été reconduit moyennant des adaptationsau gré des conjonctures. Servir la nation et la république et non s’en servir ! Vœux de moins en moins galvanisants… Le service public ne suscite guère de vocations sacerdotales. Comme aux temps premiers. Néanmoins, il subsiste toujours des Mohicans en son sein (santé, éducation, forces de défenses, entre autres).
Ce sacrifice, les élites semblent l’avoir oublié pour se réfugier dans un épais silence, synonyme d’indifférence. Une sorte d’énergie noire envahit les sphères et les espaces. La quête inlassable du confort devient une florissante activité qui ne saurait s’accommoder de bruits.
Il n’y a plus de débats. Ou s’il y’en, ils ne sont pas contradictoires pour faire jaillir les idées lumineuses. Celles-ci deviennent rares. La vulgarité et l’offense gratuites prolifèrentamplifiées par des gorges profondes. On assiste à une pluie de paroles et de propos sans filtre. Les réseaux sociaux amplifient les excès de familiarité. Bref la vulgarité repousse la décence. Il n’y en a que pour le dévergondage, l’outrage ou l’outrecuidance, reflet d’un discours de haine.
Lequel discours se propage à une vaste échelle dans une société inhibée, « sans limites » à l’aide d’un relais médiatique, fabrique par « excellence » des « outils » de destruction et d’humiliation massives. Un autre monde que celui façonné par les devanciers surgit dans ce tumulte indescriptible. Il est truffé de fausses pistes ne menant nulle part si ce n’est devant un infranchissable Mur doublé de cul-de-sac.
La pudeur et la discrétion perdent du terrain quand la grossièreté et la démesure s’affichent avec ostentation. Les ressemblances rassemblent. Sorties du même moule, les élites adoptent des comportements similaires. De convergences de vues à connivences, il n’y a qu’un pas à franchir.
Ces grands serviteurs de l’Etat, à tous les niveaux, se montrent en gris mais vivent en rose. Mot d’ordre ou consignes ? La cause est entendue. Certains, parmi eux, dansent plus vite que la musique. Ils n’hésitent pas à exposer leur opulence, suscitant même l’admiration dans certaines franges sociales peu avantagées par la Nature.
D’autres personnes hystérisent ces écarts de richesses et n’hésitent pas à flétrir ce qu’elles considèrent comme une prise d’assaut des biens publics. Autrement dit, des biens de tout le monde… Que comprendre quand un ancien Premier ministre apostrophe un autre ancien chef de gouvernement par une savoureuse alerte : « Tu sais que je sais !» Quid de ce Ministre de souveraineté, 50 ans, bénéficiaire à son tour, de baux résidentiels de 99 ans dans un somptueux quartier de Dakar ?
On ne se prive de rien. Surtout quand tout s’obtient avec une déconcertante facilité ! Un tel état d’esprit intrigue. Il accrédite également l’idée du fossé qui s’élargit inexorablement entre les populations et ses dirigeants, toutes obédiences confondues. Le foncier fait l’objet d’une haletante convoitise. Outre des propriétés immobilières, il y a main-basse sur de vastes étendues de terres tombées dans l’escarcelle des « initiés » qui deviennent du jour au lendemain des fermiers, des latifundiaires ou des exploitants agricoles du dimanche.
Ces propriétés, une fois acquises, et elle le sont, prédisposent les « ayant-droits » à une reconversion réussie face à des paysans dont les conditions de vies restent toujours sommaires si elle ne frisent l’indigence., Les élites, provenant de tous les corps professionnels, vivent en autarcie pour mieux enraciner l’entre-soi, sorte de microcosme social et politique qui rassemble des personnes ayant choisi un mode de vie similaire. Tous est prétexte au rapprochement : le lycée, l’Ecole de guerre, le séjour à l’Etranger, la filiation, l’amour du terroir, le partage d’une même origine, le patronyme, l’homonymie deviennent ainsi un dénominateur commun.
Elles se fréquentent et prétendent relever leur niveau de pouvoir d’achat pour s’assurer d’appartenir à un groupe social homogène et au cœur d’un flux d’attention. Les affinités ont toujours existé. Cependant avec le délitement social, la propension à survivre gagne des couches qui se résolvent à chercher le salut par l’enrichissement à tout prix. Le ticket d’entrée et le voisinage gommeront, avec le temps, les séquelles de différenciation, les nuances de provenance ou la pondération des niveaux culturel, politique et social. Les réglages favorisent la cohérence du groupe qui se donnera les moyens de se forger une identité remarquable à partir de réflexes propres. Elles se barricadent dans des cités sans âme.
Autant dire que la réclusion par l’entre-soi est en marche ! Ce repli sur soi est au fondement d’un égoïsme que justifient les avatars de vie. Exit la solidarité. Bonjour la famille nucléaire !Les élites se cachent pour vivre « heureuses ». Y parviennent-elles vraiment ? Sans l’assumer, elles ont décidé de briser des normes sociales séculaires. En revanche, elles peinent à structurer de nouvelles normes.
Les intentions seules ne suffisent pas à se construire un univers clos jouissant de tous les attributs de sociabilité. Succomber au snobisme est un fait. Vivre au sein d’une société avec une velléité d’isolement s’avère complexe et véhicule tout au moins un esprit « vieille école ».
L’aventure est tentante. De même que l’envie « d’ailleurs ». Pendant ce temps, les Sénégalais sont à l’os ! Ils triment et charbonnent. Un vide prend trop de place dans leur quotidien qui ne change guère. Bien qu’avisés, les petits politiciensrêvent de grandeur. Ils n’en ont ni les moyens ni l’intelligence sociale.
Alors que le cumul des urgences exige des poids lourds de la politique et non des esprits reptiliens. Pas que de la bonne fortune ! Un revers, une épreuve ne sont pas à exclure…Silencieux mais pas muet, l’entre-soi semble aller de soi !
Par Mamadou NDIAYE







