La pagaille ruisselle à Dakar. D’autres villes de l’intérieur subissent le même sort. Les récentes pluies tombées au Sénégal ont eu pour caractéristiques communes d’être à la fois torrentielles, invasives et infiltrantes.
Jamais de mémoire d’humain autant d’eau ne s’est déversée à une si vaste échelle avec une durée qui battrait des records. Soudaines, puissantes et envahissantes, ces pluies ont provoqué des inondations dans bien des endroits aujourd’hui meurtris par des désolations sur de vastes étendues.
L’Anacim avait pourtant prévu ces averses. Elle intègre même une forte probabilités de nouvelles averses. C’est dire… Mieux, l’Agence s’était fendue de communiqués largement diffusés, annonçant la singularité de la pluviométrie attendue en termes de quantité, donc d’abondance mais aussi la force dédites précipitations.
En se réveillant lundi cernés par des inondations d’ampleur, les Sénégalais affichaient un air surpris, amers de constater les ravages et paralysés par le choc et la peur de tout perdre, faute de secours organisés. Les routes, tout comme les artères,envahies, freinent la progression des voitures. D’interminables embouteillages se forment. Le téléphone portable collé à l’oreille, les conducteurs guettent des voient de sortie. Sans issue. A tue-tête, chacun s’étrangle.
La colère monte et se mêle à l’épuisement qui gagne ceux privés de mobilité depuis des heures sur le bivouac du péage devenu, le temps d’une générosité du ciel, méconnaissable à cause de l’afflux de voitures. Dans Dakar, des itinéraires atypiques sont pris d’assaut. Les médias amplifient la mauvaise humeur. Une opinion exaspérée pointe la responsabilité des pouvoirs publics dont la lente réaction stupéfie bien des populations.
Dans une hâtive décision teintée d’empressement, le Premier Ministre Al Aminou Lo réunit son équipe pour un pilotage stratégique des opérations à la hauteur des défis du moment. Elles se résument à diligenter la mobilisation des moyens d’intervention dans les zones critiques. « Lesquelles ? », fulmine non sans nervosité une dame jointe en directe par une radio.
Sous l’effet des flots, les quantités d’eau augmentent à un rythme soutenu et inquiétant. Les ministres opérationnels le savent. Quant au Président Diomaye, il prévoit d’y allerdécontracté renouvelant de ce fait sa proximité et sa ressemblance atypique à Ablaye Ndiaye. Le plan urgence régional a remplacé le plan Orsec comme mot-valise des nouvelles autorités. La situation, elle, ne change pas pour autant. La magie des mots n’atténue pas les maux surtout quand la surenchère est entretenue sur les milliards dégagés alors que les allocations de ressources ne se font nulle part sentir.
Et puis dans l’urgence, la logistique déployée légitime plus l’action que le verbe. Or un gouffre sépare les deux versants, ce que ne semble pas comprendre les officiels engoncés dans des certitudes et parfois, sinon le plus souvent, hors-sol, pour abréger des souffrances abjectes. Infâmes et insécures, ces lieux bien qu’habités, n’incitent pas à une intervention diligente.
Laissées à elles-mêmes les populations ou leurs représentants s’égosillent dans les médias en quête d’âmes charitables susceptibles de leur porter assistance avec rapidité. Le Centre de santé Philippe Maguilène Senghor concentre les attentions. A la faveurs des pluies, l’hôpital accueille plus d’eaux que de malades qui, de toutes façons, peinent à s’y rendre en raison de l’absence de moyens de transport et de défectuosité des routes. Des solutions qui se répètent chaque fois que les mêmes problèmes resurgissent détruisent la confiance et entretiennent le soupçon entre acteurs aux motivations différentes.
D’ailleurs leurs niveaux d’implication dépendent des intérêts qu’ils guignent. Il s’agit d’un monde de complicités voire de connivences dont la vertu est la « chose est la moins bien partagée ». Autrement comment comprendre qu’avec tout le capital humain dont se prévaut le pays, l’on en soit à des séries ininterrompues de plans décennaux mobilisant à chaque fois d’exceptionnels moyens financiers ? En outre, comment passer d’un plan à un autre sans évaluation du premier censé être le point d’appui du second qui le prolonge en le rectifiant !
Il n‘est un secret pour personne que la capitale reste truffée de zones non aedificandi sur lesquelles « toute construction est formellement interdite ». Non seulement il y a viol de la loi mais pire, des permis de construire sont délivrés par des services dédiés et ostensiblement affichés sur les chantiers par de sulfureux ayant-droits. Une telle confusion, entretenue à volonté, nourrit les hommes encagoulés sur fond d’empressement qui cache mal une impéritie qui se généralise.
Trop d’acteurs virevoltent autour de la gestion des inondations et des restructurations. Ils sont ameutés par l’argent. Et pourtant, l’existence d’un Plan directeur d’urbanisme règle et assainit en même temps si tant est que l’objectif poursuivi vise à redonner aux espaces leurs vocations initiales. Or des pratiques nocives sont souvent relevées, allant de copinages à condescendances, de boulimies financières à influences mutualisées, d’ombres chinoises à silhouettes masquées.
L’indifférence et le cynisme règnent en maîtres absolus dans ces milieux nauséabonds. De la misère des uns d’autres la transforment en fond de commerce pour jouir de privilèges indus et assouvir de sordides ambitions. A cet égard, lma zone de captage résume à elle seule tous les paradoxes du péril urbain, de la corruption des élites et de la technocratie, du mépris souverain des règles édictées et de l’absence suspecte de toute sanction pour décourager l’esprit d’accaparement.
Cet état d’esprit s’empare de tous les services gangrénés par des appétits d’avoirs. Pire, il s’érige aujourd’hui en modèle de réussite sociale au détriment d’une préservation des biens communs par ceux-là qui en ont la charge et devraient en répondre. Aux temps premiers des esquisses d’urbanisation, la zone en question servait à capter les eaux pluviales des quartiers nettement plus en hauteur. En contre-bas, se trouvait une grande superficie identifiée comme une zone idoined’infiltration où convergeaient tous les bassins versants de Dakar.
Les premières administrations, imbues d’autorité et de devoirs, se sont évertuées à préserver la zone de captage telle qu’elle fut. Elles se glorifient même de citer le lotissement de la Patte d’Oie comme point de rupture avec la zone de captage. Si celle-ci était habitable, il y a longtemps qu’elle aurait été lotie. Mais l’appétit foncier et l’esprit de rapace ont eu raison ou tort, c’est selon, de l’organisation de l’espace dans la région du Cap-Vert qui s’est beaucoup rétréci depuis comme peau de chagrin.
De telles conduites s’apparentent à une faute d’Etat. Grave. Presque un bal nocturne des vautours ! Elles rendent invisibles des « espaces aveugles » puis les dissimulent en des angles morts pour in fine transformer les dites zones au demeurant très sensibles en des lieux de résidence. Sous le boubou, le détournement se pratique sans heurter ni choquer les « bonnes âmes » et leurs indélicatesses.
Le mal récurrent dakarois vient de cette anomalie qui a littéralement compromis la quiétude de vie dans la capitale, jadis haut lieu du bon vivre et de l’art de vie. Elle a de plus en plus un visage hideux. Le désordre et l’indiscipline ont pris leurs quartiers dans une ville qui va prochainement abriter les JOJ.
Arrêtons les simagrées pour dire que tout finit par arriver pour une bonne raison. Dakar perd sa joie de vivre. La ville s’abandonnant à la dictature de la pierre et du sommeil dans des lieux communs qui aiguisent le regard moqueur plus que le vivre-sain. Pour parler tendance ! Serait-on étonné, un jour, de voir débarquer sur le sol sénégalais des gourous quijustement affluent là où prospèrent la bienveillance et lesmodèles de développement personnel !
Ainsi, faut-il remonter aux années 30 pour établir une situation comparable. A l’époque, il y avait de l’espace, des clairières, des cours d’eau, des forêts, des savanes, des périmètres champêtres, des zones d’habitations. En un mot, les délimitations naturelles assuraient des équilibres que rien ne venait rompre. Au gré des évolutions cependant, les rapports se sont inversés : l’intérieur se dépeuplait à mesure que le monde rural se dégradait à cause d’une sévère sécheresse qui, longtemps, a prévalu. Du fait du long bail avec la sécheresse, l’exode s’accentuait en prenant des allures massives. Destination : les villes principales et secondaires.
Par Mamadou NDIAYE







