Des débats sans fond engendrent des dégâts sans fin. Au rythme des discussions oiseuses, le Sénégal s’enlise, s’écarte du chemin de rédemption et se complait dans une situation très peu enviée. Suffit-il de se complaindre pour repousser les limites de ce piteux sort ? La disharmonie s’installe. Elle frise même le chaos puisque toute la base de sympathie dont jouissait le pays subit une lente érosion.
Les ferments d’une tension paroxystique se mettent en place avec un jaillissement simultané de frondes en chaîne perlée.De quoi nourrir une conviction de l’imminence du danger.Pour autant, il ne s’observe pas aisément. En revanche, un œil exercé peut déchiffrer l’enchaînement des facteurs de risques quand tout le monde s’en détourne pour privilégier la comédie de boulevard.
Les braquages se multiplient et se rapprochent. Jusqu’à une période récente ils se perpétraient nuitamment dans des zones isolées dans l’optique, une fois le forfait commis, de prendre le large sans laisser de traces ou d’indices.
Une nouvelle réalité sécuritaire apparaît au grand jour. Il s’agit d’une zone des trois frontières entre la Mauritanie, le Mali et le Sénégal où affluent des vagues d’individus aux intentions inavouées. Ils naviguent sans arrêt dans cette partie hostile à tous points de vue et se déplacent constamment. Leur mobilité, comparable à cette autre zone des trois frontières liant le Niger, le Burkina et le même Mali, s’apparente à une extension géographique du conflit pour mettre la région « à feu et à sang » !
Ensuite la drogue se diffuse à profusion dans bien des villessénégalaises. Leur provenance demeure encore une énigme accentuée par l’omerta qu’observent ces « silhouettes sombres » qui se projettent ou progressent en fonction des informations de terrain. Outre la fréquence viennent s’y ajouter des quantités stupéfiantes, signe que les marchés prolifèrent, donc ils prospèrent. Dans cet univers clos se croisent « bourreaux » et « victimes » qui se fréquentent sans se connaître à l’image d’un bal maqué plutôt funeste.
Notre pays n’est point la destination finale. Mais, perçu comme un lieu de transit, il abrite des filières qui se dissimulent derrière des réseaux protéiformes en perpétuelle mutation.
Autre fait marquant à percevoir comme un phénomène : le foisonnement d’immeubles neufs construits en un temps records et disposant de somptueux appartements vendus à des prix pharaoniques ! Les transactions immobilières définissent une nouvelle frontière de prospérité qui se déploie dans une flippante discrétion loin de toute curiosité malsaine ou malveillante. Que cache-t-on au juste ? Circulez !
Tout se tient : insécurité, afflux de drogue et blanchimentd’argent. Gardons-nous de croire que le calme apparent équivaut à un feu éteint ! Sous la cendre, … des braises incandescentes ! Un tel contexte, sommairement décrit, n’incite guère à l’esprit de mesure. Au contraire, le doute, puis la peur, jettent le trouble dans une opinion encore naïve pour considérer le Sénégal comme une citadelle imprenable.
L’indolence des politiques, qui se prennent pour des incarnations du pays réel, se traduit par des querelles d’égo ou de prééminence alors qu’il urge de domestiquer les urgences. Les dirigeants n’en prennent pas le chemin. Entre eux, les soupçons s’épaississent, les écarts se creusent, les différences se transforment en divergences pour déboucher sur des visions opposées. Personne ne veut s’en laisser conter. Entre eux, il n’y a plus d’unité de but. Aucun des deux n’envisage de s’effacer pour mieux organiser le triomphe futur.
Conséquence : l’affrontement est inévitable au sein du parti au pouvoir. Un comble ! L’un étant l’autre ou inversement, Sonko et Diomaye avaient vendu aux Sénégalais un charmant ticket qui a conquis bien des suffrages. Ils sortirent victorieux de la présidentielle de mars 2024. L’harmonie semblait prévaloir. Aucune dissension n’était perceptible. Le duo se montrait impénétrable sans forcément être compris. Les nuances dans les propos, le chevauchement d’agendas ou les couacs protocolaires étaient hors du champ d’attention des gens, des analystes, des citoyens et même des militants de ce Pastef atypique.
Ce parti, fort, organisé et discipliné aussi, pêche par la pauvreté de sa stratégie de leadership. Il sait gagner. Mais que faire de sa victoire, voilà une sempiternelle question ! Depuis deux ans des tergiversations et des atermoiements l’empêchent de trouver son sens d’orientation. L’antagonisme actuel met aux prises « deux amis » qui ont longtemps ferraillé sans concession contre un « ennemi héréditaire ». Dans une parfaite distribution des rôles, l’un, Sonko en l’occurrence, aurait pu s’occuper des Sénégalais. L’autre, à l’évidence Diomaye, prendrait en charge le Sénégal.
A deux, et par une subtile conjugaison des intelligences émotionnelles, ils avaient des atouts pour reluire le rayonnement du Sénégal à l’échelle mondiale et internationale. Faute de traduire ces ambitions, ils se divisent sur l’inessentiel. Et pourtant, ils détiennent par devers eux tous les leviers de pouvoir… Ce qui aurait pu les occuper sainement en les éloignant des vanités et des mondanités politiciennes. Quoi de plus valorisant que la reconnaissance des Sénégalais aujourd’hui abasourdis par une sévère conjoncture économique ! La clarté, mieux que l’ambiguïté, demeure un actif politique !
Leur querelle serait-elle alors un passif ? Sonne-t-elle le glas d’une prétention dépourvue de moyens ? Est-ce le rêve devenu cauchemar ? Une crise mêlée à une lutte des chefs plombe un pays et désarticule son évolution. En s’affichant dans une bataille plus politicienne que politique, Sonko et Diomaye risquent par ce face à face d’être renvoyés dos à dos au grand dam d’une majorité acquise à leur cause. Et si cette majorité s’effritait ? Cette perspective n’est pas à occulter. Elle obsède même certains des acteurs les plus en vue. D’autant que les monstres surgissent dans le clair-obscur.
Par ailleurs, la crise en cours et les dissensions révèlent-elles des germes de fragilité sur les flancs de ce géant au « pieds d’argile » ? Redevenu président de l’Assemblée nationale après son limogeage de la Primature, Sonko assouplit son discours et se montre un tantinet consensuel. La mue est radicale ! Par un soupçon de flair, il s’impose une conduite teintée de réalisme. Par nécessité. Car la représentation nationale est un lieu de débats contradictoires. Idées et arguments se télescopent. Même mécaniques, les votes sont toujours précédés du choc des visions dont les députés constituent les dépositaires. La détente à la place du flegme ?
Sonko intègre désormais le rapport de force dans sa perception. Il se convainc que ce rapport fluctue ou se modifie au gré des circonstances que personne ne maîtrise au sein de l’hémicycle. En outre, le nouveau Président de l’Assemblée nationale, habitué aux premières loges, s’accommode mal des compromis politiques. Or l’échiquier n’est plus figée. Son parti enregistre des démissions. Tout comme il vend ave succès des cartes de membre. Ce paradoxe apparent trahit une fébrilité au sein d’un Pastef tantôt au pouvoir, tantôt dans l’opposition. Les évolutions prochaines apporteront une certaine clarté dans le positionnement. L’opposition elle-même aura à se déterminer.
Pour le moment elle est aphone et manque d’originalité et de créativité dans ce landerneau où domine la figure de Sonko, à la fois objecteur sans être dissident, pourfendeur et… rassembleur ! Tout un programme ! Ceux qui se démarquent de lui n’ébranlent pas son mental à moins de redouter l’effet grossissant des miroirs. N’empêche, l’ancien Premier ministre sait que d’autres leviers d’émancipation existent. Est-il à l’apogée de son ascension ou subsiste-t-il encore des obstacles à franchir pour dégager une voie, sa voie, royale de surcroît ? Tôt ou tard, lui et son frère Diomaye vont se heurter. Est-ce inéluctable ? Que d’étapes d’ici à 2029 ! Difficile de faire des prédictions.
La léthargie gagne des couches sociales épuisées par une longue attente qui se prolonge indéfiniment. Qui de Sonko ou de Diomaye dessine un dessein ? Tous les deux savent que la vitesse n’a de valeur que si la direction est bonne. Ensuite le succès se construit pour durer et non pour impressionner. Dès lors, nul besoin de démonstration pour attester de la baisse d’activités dans ce Sénégal en panne de relance. L’économie souffre d’une inertie. L’industrie décline. Très peu d’investissements, donc manque de dynamisme découlant de la rareté des financements.
Par Mamadou Ndiaye







