Les Sénégalais tiennent pour acquis que leur démocratie reste solide. Sont-ils dès lors démocrates pour préserver cette précieuse conquête ? La question mérite d’être posée. Car ce qui s’observe de nos jours s’apparente à un irrémédiable déclin de la politique au Sénégal.
Les percées solitaires et les surgissements inattendus s’affichent comme des panacées. Les figures qui en sont aujourd’hui les incarnations simplifient la démarche : pas de discours, pas de doctrine, pas non plus de profondeur, encore moins d’épaisseur ! Le clinquant et le pimpant suffisent comme arsenal de séduction en direction des foules.
Oui, foules parce que les rassemblements enivrent et subjuguent. Elles se captivent et s’assujettissent au pouvoir ascendant qu’exercent les nouveaux leaders. Tout devient possible puisque tout est banal en somme. Le reste relève du toupet, de l’audace, du culot, du bagout, de l’oxygène, de l’énergie. A cette panoplie s’ajoutent le goût et le sens du risque, un entourage sophistiqué avec tous les profils que la rationalité réprouve mais indispensables dans le jeu des apparences, des symboles. Ils voient l’arbre, la forêt, la clairière et les ruisseaux.
Ces gens appartiennent à un univers singulier. Ils ont très vite compris que pour conquérir une place au soleil, il faudra se battre. Ils font peu de cas des conventions. Et des traditions aussi. Ils ne sont ni repoussoir ni épouvantail. Grâce à leur flair, ils développent un féroce appétit d’apparat pour bousculer les codes et les habitudes qui jalonnent la montée des marches. Ils se fixent l’objectif d’atteindre la cime et ils y parviennent, la foi en bandoulière ! Parmi eux, figurent en grand nombre des autodidactes assumés qui surprennent par leur talent brut. Ils ont un bon jugement des hommes et des situations.
Ont-ils rêvé de se hisser plus haut ? Le sinueux parcours emprunté ne l’atteste pas. Leur réussite sociale, passée par les aventures, les mésaventures et les coups de poker a forgé en eux un mental de « gagneur à tout prix ». Ils intègrent l’échec dans leur trajectoire de vie et s’en accommodent aisément. De ce fait, ils surprennent leur monde par un alignement de succès dans des domaines variés d’activités allant du négoce aux transactions, de l’intermédiation au commerce, du tradingà l’approvisionnement, de la sous-traitance au commercial en amont !
Souvent issus de l’intérieur du pays et non des beaux quartiers, ces acteurs atypiques brandissent leur jeunesse rurale comme un trophée pour la richesse de leurs contacts humains, les daaras fréquentées et les séjours dans différentes contrées qui ont étoffé leurs carnets d’adresse et élargi leurs connaissances des terroirs. La belle époque du bourlingueur…Ils s’en glorifient du reste.
Mieux, ils paradent non sans aisance dans de nombreuses cérémonies en y laissant des empreintes qui ont valeur de capital de sympathie. Cette capacité à tisser des réseaux et à les entretenir leur ouvre un large horizon d’opportunités dont ils savent se saisir pour engranger d’exceptionnels dividendes sociopolitiques. Une telle solidité confère de la notoriété et une crédibilité certaines aux intéressés.
En fonction des conjonctures, ils parviennent à convertir une telle aura en avantages ou en actifs politiques le moment venu. Ils disposent ainsi de plusieurs atouts. Ils maîtrisent la composition de leur entourage. En outre, ils y intègrent tous les attributs d’influence. Mieux, ils agrègent un faisceau de talents ou de compétences pour encore polir avec doigté leur version améliorée de leadership.
Le but ultime à travers ces stratagèmes, c’est de devenir « incontournables » dans les choix décisifs des partis qui cherchent « appuis » ou « relais » dans des zones considérées.On semble voir dans leur démarche une naïveté. Eux voient le contraire et osent « recruter » meilleur qu’eux sans craindre que de tels profils leur fassent de l’ombre. D’où l’apparition chez nombre d’entre eux de réelles qualités managériales au gré des circonstances ou des contextes. Acteurs économiques le jour et hommes politiques le… soir !
Par déformation leur façon de faire du business transparaît dans leur manière de faire de la politique en se distinguant pour mieux se démarquer. Un sacré job, en vérité. En leur sein, beaucoup brandissent un « bon sens paysan » qui se reflète dans leur attachement à des racines rurales qui légitiment leur fierté à travers une prise de parole assumée.
Face à eux se dressent des politiques de type classique en mal de cohérence et peut-être même en voie d’extinction, trivialement dit… Venus de la haute administration ou des pôles décisifs des grandes entreprises, ils se différencient, à leur corps défendant, par une tiédeur qui frise une repoussante distance que n’avalisent aucunement les populations ciblées et courtisées assidûment.
En plus les populations, donc les foules, adorent la débauche de moyens surtout financiers. Les politiques classiques se l’interdisent ostensiblement mais ne s’en privent guère derrière les rideaux ou dans les coulisses, une pratique vieille comme le Cayor. La profusion d’argent devient un indicateur des tendances, des penchants ou du vent dominant. La prise de risques s’apparente à une prise ultérieure de responsabilités. Un simple clin d’œil ne règle pas l’équation politique du moment. D’où tout le tintamarre qui entoure les actes que posent ces leaders adeptes du bruit et d’exploits héroïques. En somme, ils sont nostalgiques des épopées ou de la gloire.
De grandes manœuvres agitent le monde politique mettant face à face des hommes et des femmes provenant de ces milieux. Aux progressions fulgurantes perceptibles d’un côté, répondent des initiatives menées avec discrétion pour fouetter l’imaginaire collectif des citoyens. Cette large comédie de boulevards a pris ses marques vers la fin du long règne de Abdou Diouf. Lui succédant, Abdoulaye Wade a accentué la perspective laissant s’éclore des personnalités aux profils quelconques avec des parcours de vie plus sibyllins que tortueux. Ces mêmes personnages se sont mieux exprimés sous Macky Sall qui en a appuyé certains au point de devenir des tours de défense.
Depuis, cette faune ne se gêne plus de parader. Bien en cours dans les hautes sphères de pouvoir et dans les milieux privilégiés, elle fait preuve de grande habileté pour se montrer utile et non encombrante. En un mot, elle est aux premières loges avec une scintillante visibilité acquise aux forceps. Sans le dire, elle déboulonne les places assignées (et que rien ne justifie) pour les attribuer aux plus méritants. Une manière pour eux de mener une bataille de dignité confisquée par des élites incapables de tenir le rang et dépourvues d’entrain.
Certains observateurs les trouvent ternes, pas à la hauteur. Pour s’en convaincre, ils invoquent la « grosse panne d’initiatives » pour constater, amers, l’absence de débats et de dialogues politiques dans notre pays. En lieu et place, le soliloque gagne du terrain et prospère.
Or en politique, les idées et les projets se discutent en délibération dans une approche contradictoire pour en améliorer la portée, la cohérence et la pertinence. De nos jours c’est le désert dans les formations politiques qui résument leurs activités à la rédaction de communiqués, à la lecture de déclarations, aux processions de convois du leader en visite à son guide religieux ou de présence ostensible à un événement.
Concrètement, l’animation politique se résume à un tel agenda qui n’intègre pas la notion de progrès et ne reflète pas les attentes des populations. Il est à craindre que la classe politique soit minoritaire dans l’opinion. Quelle vision projette la société sénégalaise dans la décennie qui vient ? Un tel effort reste inconnu au bataillon.
La valse des maires d’un camp à un autre traduit un déficit de repères et peut-être même un manque de convictions fortes alors que les territoires redeviennent des polarités économiques avec des dynamiques d’échanges en vue.L’avenir qui s’annonce préfigure une horizontalité des rapports pour parachever une laborieuse décentralisation. A l’évidence, la passion de la politique brûle dans les veines de certains acteurs. Sont-ils une partie du problème ou de la solution ? Un type nouveau de modèle politique frappe à la porte de l’échiquier…
Par Mamadou NDIAYE







