Un air de fraîcheur balaie en surface le Palais présidentiel. Depuis vendredi, la pesante lourdeur s’est allégée, laissant flotter un vent frisquet à un moment décisif du choix du nouveau Premier ministre. Al Aminou LO, nouveau Chef du gouvernement donc, arrive dans un sobre boubou blanc avec, à ses côtés, pour l’introduire, Oumar Samba BA. En limogeant ainsi Ousmane Sonko, le président Diomaye Faye reprend pied et, du coup, retrouve l’équilibre qui lui avait tant manqué pour renouer avec l’initiative. Ceux qui le prenaient pour un jobard en font les frais en découvrant qu’il n’est pas dépourvu d’habileté. Le voilà qui sort de son mouchoir blanc un technocrate avisé et averti. Diomaye le taiseux surprend son grand monde, quelque peu incrédule, par la nomination de ce banquier atypique au prestigieux poste de Premier ministre du Sénégal.
L’intéressé coche plusieurs cases. Sénégalais bon teint, fils de famille, il a fréquenté de bonnes écoles et y a mené de solides études qui l’ont plus tard aidé à se propulser sans bruit dans les hautes sphères. Il sera au Sénégal le Directeur national de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). C’est à croire même que le vacarme l’incommode. Au gré de ses responsabilités, il s’est toujours mis au-devant de la scène, assumant ses rôles avec rigueur et sérieux.
Natif de Louga, il en garde des liens affectifs et des traits dominants sans les forcer toutefois, donnant de lui l’image d’un homme attaché au terroir. Sa prise de parole au soir de sa nomination reflète son niveau de langage, renseigne sur son univers de pensée (économique et culturel) et laisse deviner ses solides références académiques. La même parole, déclinée en wolof, charrie tout un monde avec un accent de province qui réjouit divers publics agrégés en quête d’authenticité.
Ajoutons, pour être complet, qu’Al Aminou LO fut un conseiller écouté des dirigeants. Il décortique, non sans dextérité, les montages financiers complexes. Et puis, à la faveur de l’arrivée au pouvoir du Pastef en mars 2024, il s’en rapproche. Mieux, le Président Diomaye et Ousmane Sonko l’adoubent. Il parle à l’un et à l’autre, auxquels il a accès sans trop de difficultés. Serait-il le « go-between », sorte d’homme de consensus que les deux verraient en messager pour entretenir le fil du dialogue jamais rompu ? Bénéficier de leur confiance le place en meilleure posture dans le pilotage stratégique de la coordination de l’action gouvernementale.
Mais il a sa touche propre. Même s’il consent à lâcher qu’il obéit par devoir aux obligations de sa charge. Il a le sens de la discipline et de l’ordre forgés en lui depuis sa prime jeunesse au Prytanée militaire de Bango à Saint-Louis. Il a aussi le sens de l’étape, parce que tout arrive à point pour qui sait attendre. Chez lui, la patience relève de la dignité pour accomplir avec dévouement la vocation qu’il s’est choisie : servir l’État. Elle s’apparente à une mission de vie puisque lui-même s’enorgueillit d’avoir accompli toute sa carrière au sein de la Banque centrale d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), quarante ans d’affilée.
En clair, son vécu le distingue. Mieux, son parcours séduit. Cerise sur le gâteau, il maîtrise les arcanes de négociation dans les grandes institutions financières internationales. Dans le second versant de sa trajectoire, il prenait goût au débat public avec le franc CFA en bandoulière qu’il défendait avec cran. En d’autres termes, il ne reculait pas devant l’adversité. Ce courage, mêlé à un peu de témérité, lui permettait d’aligner avec une lucidité ostentatoire des arguments de raison face aux passions tristes des tenants de l’élimination du « franc colonial ».
Il voyait dans ce simulacre de « jeu » l’expression d’une violence bruyamment relayée dans les réseaux sociaux au point de sécréter une incompréhensible hystérie qui ne serait pas collective, loin de là, malgré les apparences. C’est cet homme nanti d’expérience qui change de casquette en restant le même. Il s’était préparé dans l’antichambre du pouvoir à l’éclosion de son talent une fois aux manettes de la décision, entendez la Primature.
En définitive, que peut Al Aminou LO à ce poste ? Pas de doute, Al Aminou LO est un as de la finance publique. Il jongle avec les chiffres comme Iliman Ndiaye, prodige du ballon rond, slalome dans les défenses adverses à l’approche des buts. Ailleurs, un certain « Mozart de la finance » a fini par raser les murs… C’est dire… !
Certes, il inspire confiance dans l’articulation des comptes publics. Il connaît le grand corps malade qu’est le Sénégal. De ce fait, il sait où chercher l’argent, pour parler trivialement. Sans le dire, il a été un artisan de la boucle : « empruntons pour dépenser ». La dette a augmenté, incontestablement. Quant au déficit, il s’est davantage creusé. Indiscutablement. Face à ce sombre tableau, la perspective de croissance s’éloigne, bien évidemment.
Cette option qui frise le dogmatisme a eu des effets nocifs et dolosifs sur une économie plombée par une conjonction de facteurs négatifs. Pour partie, si notre économie est demeurée « illisible », la lourde main d’Al Aminou a sévi. À son corps défendant ? Lors d’une de ses récentes déclarations, il soulignait sans états d’âme que le pays va vers des lendemains incertains, plus durs avec le renchérissement du prix du pétrole, une inflation galopante des produits de première nécessité, le gel des décaissements du FMI et surtout la découverte d’une « dette cachée » susceptible de détourner du Sénégal de potentiels investisseurs.
Dans tout ça, il ne s’est imputé aucune responsabilité. Plutôt, a-t-il trouvé une parade consistant à dire que lui et ses services « ont été dribblés » ! Comprenne qui pourra…
Par ces propos décalés et décousus, le nouveau Premier ministre se signalait et alertait sur son « entrée en politique » en usant de la nuance dans une laborieuse rhétorique. Il s’attelle déjà, maintenant, à la formation de son gouvernement. Il est attendu sur le casting, de même que sur l’architecture de son équipe pour très vite détecter ses priorités opérationnelles. Lesquelles devraient tout autant influer sur le choix des hommes et des femmes pour incarner le changement de rythme et d’échelle dans l’amorce d’un tournant attendu pour privilégier des résultats au détriment de la parole qui ne modifie en rien l’ordinaire des gens.
Il prend les rênes de la Primature au moment où la Banque africaine de développement (BAD) planche à Brazzaville sur l’exploration des ressources endogènes afin de financer le décollage économique du continent. Une méfiance teintée de soupçon commence à gagner les populations lassées des querelles politiques « sans tête ni queue » centrées sur des futilités qui édifient le bon sens populaire sur les priorités absolues et l’écart de perception des réalités.
Al Aminou LO peut se présenter comme un creuset de liens entre les différentes chapelles au sein du Pastef. A-t-il une méthode infaillible qui lui permettrait tout à la fois d’adoucir le tempérament des frondeurs de son camp tout en prônant l’efficacité et le culte du résultat dans la gouvernance « jub, jubal, jubanti » si chère au Président Diomaye Faye ?
Au regard de son tempérament, le pouvoir ne le grise pas. Au contraire, l’euphorie ne l’habite pas, si bien que la posture modeste qu’il adopte crédibilise sa démarche de l’emploi judicieux des moyens obtenus injectés dans la relance de notre économie décidément moribonde.
Sonko, nouveau Président de l’Assemblée nationale, va-t-il l’aider à réussir sa mission à la tête d’un Parlement acquis à la cause du Pastef désormais regardé aussi comme un « parti d’opposition » ? Nous en aurons une idée plus nette lors du passage du Premier ministre devant la représentation nationale à l’occasion de sa déclaration de politique générale, grand-messe dont il connaît par cœur la chorégraphie.
Par Mamadou NDIAYE






