Le financement des bourses de sécurité familiale par la Banque mondiale soulève une question majeure sur la souveraineté financière du Sénégal dans la conduite de sa politique de protection sociale. Alors que le programme avait été conçu comme un mécanisme de solidarité financé par les ressources propres de l’État, le recours annoncé à l’appui financier de l’institution de Bretton Woods marque, selon Ibrahima Dia, ancien directeur de MCA Sénégal et concepteur de la bourse de sécurité familiale, un recul dans l’autonomie financière qui faisait jusque-là la particularité du modèle sénégalais.
Au-delà de la question du paiement des allocations aux ménages bénéficiaires, ce changement de source de financement pose le problème de la capacité de l’État à assumer durablement ses engagements sociaux sans dépendre de ressources extérieures. Pour Ibrahima Dia, cette évolution est d’autant plus préoccupante que le Sénégal avait fait le choix, dès la conception du Programme national de bourses de sécurité familiale (PNBSF), de mobiliser ses propres ressources pour financer les transferts monétaires destinés aux familles vulnérables.
« Le Sénégal était l’un des rares pays où les bourses familiales étaient payées par l’État. En termes de souveraineté, on ne pouvait pas trouver mieux, comparé aux autres pays où ce sont la Banque mondiale et d’autres partenaires qui financent ces dispositifs », souligne-t-il.
Pour l’ancien responsable de MCA Sénégal, cette autonomie constituait un acquis important. Elle traduisait la volonté des pouvoirs publics de prendre directement en charge une politique sociale nationale, sans faire dépendre son fonctionnement de l’intervention financière des partenaires extérieurs. Le financement sur ressources nationales permettait ainsi à l’État de conserver la maîtrise de ses engagements et de ses priorités en matière de solidarité.
Mais cette orientation semble aujourd’hui connaître une inflexion. Ibrahima Dia affirme que, pour le paiement des bourses de cette année, la Banque mondiale devrait apporter les ressources financières nécessaires. Il précise que l’institution aurait déjà proposé, depuis environ un an, de mettre des fonds à la disposition de l’État afin de garantir le versement des allocations.
Cette intervention financière, qui peut permettre d’éviter une interruption des transferts aux ménages vulnérables, est néanmoins perçue par l’ancien concepteur du programme comme un signal préoccupant. À ses yeux, le fait qu’un dispositif initialement financé par le budget national repose désormais sur un apport extérieur traduit une fragilisation de la souveraineté financière de l’État dans un domaine aussi stratégique que la protection sociale.
« Actuellement, c’est cette autonomie, cette souveraineté paradoxalement qui est en train d’être perdue », alerte-t-il.
Son inquiétude repose également sur les conséquences sociales de l’irrégularité ou de l’absence des transferts monétaires. Selon ses explications, la Banque mondiale aurait elle-même constaté une dégradation des indicateurs de développement humain dans plusieurs zones, en lien avec l’absence des bourses familiales et des mesures d’accompagnement associées. Cette situation aurait notamment motivé sa proposition de soutenir financièrement le paiement des allocations.
Pour autant, Ibrahima Dia tient à rappeler que le programme n’a jamais été conçu sans fondement technique ni mécanisme d’évaluation. Il rejette les affirmations selon lesquelles les bourses familiales n’auraient pas fait l’objet d’un suivi régulier. Il affirme avoir lui-même participé à plusieurs évaluations, notamment à l’élaboration du rapport final d’évaluation de la Stratégie nationale de protection sociale avec l’Initiative prospective agricole et rurale (IPAR).
Il revendique également sa contribution à la détermination du montant des allocations, fixé, selon lui, à partir d’analyses précises et de comparaisons internationales. Il annonce, à ce propos, la transmission d’un document d’évaluation mondiale réalisé avec la Banque mondiale, dans lequel l’expérience sénégalaise est présentée comme un exemple de prise en charge nationale des transferts sociaux.
Cette question du financement intervient dans un contexte plus large de réformes inachevées de la protection sociale au Sénégal. L’évaluation de la Stratégie nationale de protection sociale pour la période 2016-2023 fait état de progrès importants, notamment grâce au Programme national de bourses de sécurité familiale, à la Couverture maladie universelle (CMU) et à l’institutionnalisation du Registre national unique (RNU), qui recense aujourd’hui plus de 10 millions d’individus.
Cependant, le système reste confronté à des difficultés structurelles : couverture insuffisante des travailleurs de l’économie informelle, dépendance aux subventions, centralisation des ressources et retard dans l’adoption de réformes institutionnelles majeures. L’adoption de la Loi d’orientation sur la protection sociale, la mise en place de la Caisse autonome de protection sociale universelle (CAPSU) et l’application du Code unique de sécurité sociale figurent toujours parmi les principaux chantiers en attente.
Dans ces conditions, le débat sur le financement des bourses familiales dépasse la simple question de la disponibilité des ressources. Il renvoie à un enjeu fondamental : celui de la capacité du Sénégal à financer lui-même ses politiques sociales et à préserver la maîtrise de ses mécanismes de solidarité. Si l’appui de la Banque mondiale peut constituer une réponse immédiate aux difficultés de paiement, la question de la pérennisation du financement national reste entière.
À l’heure où le pays ambitionne de bâtir un système de protection sociale universel et durable dans le cadre de l’Agenda 2050, le défi consiste donc à garantir les transferts aux populations vulnérables sans compromettre l’autonomie financière de l’État. Car, au-delà du montant versé aux bénéficiaires, la maîtrise du financement des bourses familiales demeure aussi une question de souveraineté nationale.
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