Le développement rapide de l’intelligence artificielle suscite de nouvelles interrogations dans le domaine militaire, notamment sur la place des machines dans les décisions pouvant entraîner la mort de combattants ou de civils.
À Dakar, une rencontre consacrée à l’utilisation de l’intelligence artificielle sur le champ de bataille a réuni des représentants du Sénégal, de la Suisse et du Comité international de la Croix-Rouge (CICR).
Pour Jean-Nicolas Marty, chef de la délégation régionale du CICR à Dakar, une question fondamentale se pose : celle de la responsabilité humaine dans les décisions militaires.
Selon lui, il ne peut être question de laisser aux machines le pouvoir de décider seules de la vie ou de la mort.
Il estime qu’un jugement humain doit nécessairement intervenir avant toute décision d’engager une action militaire. « Il doit toujours y avoir un humain qui décide et ensuite prend la responsabilité de la décision », souligne-t-il,
mettant en garde contre l’autonomisation croissante des systèmes d’intelligence artificielle dans les conflits armés.
Jean Nicolas reconnaît toutefois que l’intelligence artificielle est déjà utilisée à différents niveaux dans les opérations militaires. Si son utilisation n’est pas toujours documentée de manière précise, il affirme qu’elle constitue désormais une réalité dans les conflits contemporains.
Face à ces nouvelles technologies, la question de l’existence d’un cadre juridique spécifique se pose. Jean-Nicolas Marty rappelle cependant que le droit international humanitaire, notamment les Conventions de Genève, offre déjà des principes applicables aux conflits armés.
La distinction entre civils et combattants, la proportionnalité, le principe d’humanité ainsi que la responsabilité du commandement restent, selon lui, pleinement pertinents à l’ère de l’intelligence artificielle.
Le véritable enjeu réside donc dans l’application de ces règles et dans l’identification de la personne qui doit assumer la responsabilité d’une décision prise avec l’appui ou par l’intermédiaire d’un système automatisé.
LE SÉNÉGAL FAVORABLE À DAVANTAGE DE RÈGLES
Du côté du sénégal l’idée d’une régulation renforcée semble faire consensus. Ambassadeur conseiller au cabinet du ministère de l’Intégration africaine et des Sénégalais, Ibrahima Cissé, estime que l’ampleur prise par l’intelligence artificielle dans la vie quotidienne impose désormais une réflexion collective, particulièrement lorsqu’elle touche à la vie humaine en période de conflit.
Il rappelle que le Sénégal, fidèle à sa tradition de multilatéralisme, souhaite participer aux discussions internationales sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les conflits armés, en collaboration notamment avec la Suisse et le CICR.
Pour le diplomate, l’objectif est de parvenir à des conclusions utiles au Sénégal, mais également à l’ensemble de la communauté africaine et internationale.
Il assure par ailleurs que le Sénégal est disposé à respecter les recommandations qui pourraient découler de ces discussions.
Il rappelle que le pays a toujours eu pour tradition de respecter ses engagements internationaux et de favoriser la construction de consensus autour des grands enjeux mondiaux.
Ibrahima Cissé insiste également sur le caractère irréversible des conséquences d’une utilisation incontrôlée de l’intelligence artificielle dans un contexte de conflit. Selon lui, même si la possibilité d’obtenir un accord mondial sur l’interdiction de certaines utilisations militaires de l’intelligence artificielle peut sembler limitée, cette perspective doit continuer à être recherchée.
« Même si elle n’existe pas, il faut l’inventer », affirme-t-il, soulignant l’urgence de prévenir des scénarios dans lesquels une technologie échapperait au contrôle humain dans une zone de conflit.
Pour lui, la nécessité de renforcer les normes devient d’autant plus importante que les conséquences d’une erreur dans un contexte militaire peuvent être irréversibles.
LA SUISSE RAPPELLE QU’IL N’Y A PAS DE « VIDE JURIDIQUE »
La Suisse partage cette préoccupation. Ambassadrice de Suisse pour les relations avec le Sénégal, Tamara Mona insiste sur le fait que l’intelligence artificielle ne se développe pas dans un vide juridique.
Elle rappelle que le droit international humanitaire existe déjà et qu’il s’applique aux personnes responsables de prendre des décisions pendant les conflits.
Selon Tamara Mona l’urgence n’est donc pas nécessairement de créer un nouveau droit, mais de parvenir à une compréhension commune de la manière dont les règles existantes doivent être appliquées dans le domaine numérique et face aux nouvelles technologies.
La conférence organisée à Dakar s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large menée au niveau international, notamment à Genève, afin de réunir les États et les différents acteurs concernés par les conflits armés autour d’une même question : comment garantir le respect du droit international humanitaire alors que l’intelligence artificielle prend une place croissante dans les opérations militaires ?
À travers cette rencontre, le Sénégal, la Suisse et le CICR entendent ainsi contribuer au débat international sur la régulation de l’intelligence artificielle dans les conflits, avec un principe central : les machines ne doivent pas se substituer à la responsabilité humaine lorsqu’il s’agit de décider de la vie ou de la mort.
Khady Seck







