Posture ambiguë ?
Par Mamadou NDIAYE
Que peut un Premier ministre face à une assemblée nationale qui lui est hostile ? S’il est un politique expérimenté, son vécu compte pour l’aider à désamorcer les tensions. En revanche, s’il prétend n’être que technocrate, à l’image de Ahmadou Al Aminou LO, sa marge de manœuvre se rétrécit devant une représentation politiquement marquée et en rupture avec l’orthodoxie et les traditions.
Lui le natif du Ndiambour connaît le pouvoir et ses non-dits, ses intrigues et ses faux-fuyant, ses dérobades et ses échappatoires. Dès lors, en posant les pieds dans l’hémicycle, il sait à quoi s’attendre entre fidélité et inimitiés sur fond de soupçons et de méfiance. Son bons sens fait foi au beau milieu de l’univers politique dont il arpente au quotidien les sentiers que seuls les initiés empruntent.
Le parti majoritaire à l’assemblée, le Pastef en l’occurrence, percute le climat politique en passant sans frais du pouvoir à l’opposition en déroutant, tout un monde, médusé et stupéfait. Ce renversement de facteurs traduit un malaise qui, en se généralisant, se transforme en une profonde crise d’ordre politique. Nous sommes devant un enjeu de pouvoir. Et des stratégies de puissance sont à l’œuvre. Mais un salmigondis d’étrangetés entoure ces pas feutrés qui sonnent le glas d’une société politique policée. Le clivage s’accentue et raidit les positions et les postures. Sur fond de divergence et de perception différenciée, se faufile maintenant une défiance concentrée sur les institutions (Présidence, Parlement, partis). Les uns agitent le glaive quand les autres esquivent l’affront en se réfugiant dans un épais silence qui en dit long sur les intentions sibyllines de l’objectif poursuivi.
Ces querelles politiciennes laissent pantois les Sénégalais, qui s’attendaient à tout sauf à observer un théâtre d’ombres dans lequel les acteurs avancent masqués ou encagoulés. Le paradoxe s’illustre par une crispation politique et un intérêt amoindri des minables scènes offertes aux yeux, loin de répondre aux attentes de la nation. Laquelle se paupérise. Hélas !Amiine Lo, la mine défaite, admet que le mal s’approfondit. L’image funeste du 5ème sous-sol d’un immeuble brinquebalant, loin de ressembler à une locution littéraire, résonne plutôt comme une vieille chanson d’un disque usé.
Sans forcer le trait, le Sénégal vit en apnée avec de fréquents arrêts de respirations, signes d’une évidente dégradation des conditions de vie d’une frange importante de la société.D’échecs en échecs, le pays titube, tangue et ne manque pas de tomber plus bas que terre. Or les élites qui gouvernent respirent bien mieux ! Elles sont à l’abri du besoin et dissimulent bien des avantages de situation qu’une économie, déjà exsangue, ne parvient plus à alimenter sainement. Chiche ! Dès lors, une introspection s’avère plus qu’utile et nécessaire pour un examen de conscience salvateur.
Il n’y a pas d’humour qui tienne en ces circonstances de diète et de rareté aggravées par une incapacité notoire à montrer le chemin. Lui-même, tout Premier ministre qu’il est, avance non sans gravité que le Sénégal a perdu toute crédibilité sur le plan international. Mais à qui la faute, Cher Premier Ministre ?
Tout votre parcours de banquier central, -quarante ans, dites-vous-, vous a placé au cœur des décisions majeures de ce pays qui a aujourd’hui mal à vous reconnaître. « Qui contrôle le silence, contrôle l’attention », selon cet adage qui vous parle directement. Puisque désormais vous parlez plus que vous ne vous taisez. A ce jeu, avec des changement de rôles, les regards se portent sur vous. Normal : vous pilotez des politiques devant impacter des vies, voilà pourquoi vous êtes « tête de turc » ! Sans péjoration aucune…
Donc, vous ne devez pas décevoir. Le Premier ministre, coordonne les politiques et établit des priorités basées sur un vote de confiance des députés pour engager sa responsabilité. En amont et en aval de la DPG, c’est un croisement de silhouettes dans et autour des lieux influents de pouvoir. Un catalogue de vérités ne suffit pas pour obtenir le quitus de l’opinion, au demeurant encore et toujours faible pour peser sur les orientations.
On y prête pas attention mais nos compatriotes se montrent réticents à l’égard de la classe politique à qui ils n’accordent plus de confiance absolue. Progressivement, ils s’éloignent du jeu politique dès lors qu’il n’y a plus d’enjeu ou de moins en moins. Ose-t-on croire qu’ils se désintéressent de la Déclaration de Politique Générale ? Ou alors veut-on admettre qu’ils se déconnectent de l’auguste Chambre des Représentants ? Il y a tout lieu de le penser.
D’autant qu’en soi, l’exercice du Grand oral correspond à une exigence démocratique à laquelle se plient du reste les chefs de gouvernement aux responsabilités. Bien que facultative, elle n‘en est pas moins un « moment politique » fort dans la vie démocratique de la nation.Mais, vidée de son sens et de sa solennité d’antan, la DPG n’est plus ce moment privilégié que guettaient les Sénégalais. Ils manifestaient leur attachement à la démocratie, à l’examen approfondi des priorités nationales et surtout à l’élégance des acteurs. Lesquels avaient de la tenue (et surtout de la retenue) pour s’opposer avec brio et nourrir un débat contradictoire avec à l’appui de solides arguments pour éclairer les options et trancher dans le vif en rompant le ronronnement.
Ce tableau a tout l’air de dépeindre un âge d’or composé au passé ! Alors que le présent paraît terne. Il a perdu son allant avec une économie dont la croissance, elle-même, est en berne. Le déclin industriel du pays l’atteste. Or le secteur remis à flot est de taille à relancer le système productif centré sur des offres opérantes.
Le Parlement a désormais du chemin pour faire reluire à nouveau son auréole, pâlie par le comportement ubuesque de certains de ses membres. L’image de notre système politique en a pris un sacré coup. Son aura s’érode. Qui s’en émeut ? Pas le personnel politique, en tous cas. Car les urgences ne le poussent pas à changer d’attitude. Ne serait-ce que pour se faire amende honorable auprès des mandants, de l’opinion publique, des citoyens. Donc de potentiels électeurs… qui votent peu, si l’on en juge par le fichier électoral.
Beaucoup d’entre eux se demandent si le vote, qui est un devoir citoyen, sert à quelque à chose. Une telle nonchalance de la classe politique a pour conséquence de rendre les Sénégalais distants et peu enthousiastes, au point que la fidélité partisane devient un vrai sujet de préoccupation. La chasse est ouverte : on se livre poings et pieds liés au plus offrant… dans une infernale surenchère qu’entretient l’élite politique pour assurer sa survie au détriment des populations livrées à elles-mêmes. Faut-il redouter une défiance, massive de surcroît ?
Le front social bouge et rien n’exclut un rapprochement imminent des centrales syndicales, certes très remontées contre les immobilismes découlant d’une brumeuse vision mais aussitrès sensibles, à la flambée des prix, à l’inflation et à un infléchissement du pouvoir d’achat de larges couches sociales. Des colères et des impatiences sont à craindre, surtout quand, au-delà de ce qui les divisent, les syndicats déploient des initiatives de jonction pour établir des rapports de forces en leur faveur. Elles appréhendent les difficultés et se résolvent à surmonter les écueils. Les indécentes querelles de leadership entre politiques n’occultent pas la tragédie qui se déroule même si leur théâtralité biaise la réalité.
Craintif, le pouvoir tente de diluer ses responsabilités. Il invoque la conjoncture internationale en se défaussant de la charge infamant pour justifier la situation domestique. L’argument semble juste mais pas convaincant. Son approche se heurte à un net refus des forces sociales, dont une composante a ravivé récemment la protestation par une bruyante mais modeste marche des manifestants. Est-ce le début d’un chaudron ? La seule façon efficace de l’empêcher passe par l’instauration du dialogue social fécond et sincère. Le dilatoire et l’esbroufe doivent cesser d’être des artifices de louvoiement pour repousser indéfiniment les délais d’application et se tirer d’embarras par des subterfuges. Pourront-ils s’y résoudre ?






